Tahar Ould Amar vient d’être déclaré lauréat du Prix littéraire Mohamed Dib pour son roman intitulé Murḍus, publié par les Editions Imtidad en 2024. Félicitations renouvelées à l’auteur et à son éditeur. En focalisant l’attention aussi bien par l’annonce officielle des résultats que par la transmission de l’information via notamment les réseaux sociaux, cette consécration participera certainement à améliorer la visibilité de la littérature amazighe en général et la littérature kabyle plus spécifiquement. Par ailleurs, parce qu’il est élu et primé, ce texte attire sur lui regard et curiosité pour de nouvelles acquisitions et lectures.
Afin d’orienter les éventuelles (re-)lectures, je souhaite reprendre ce texte pour dire quelques caractéristiques qui font de ce dernier un beau texte du point de vue littéraire. Parmi les nombreuses remarques à faire, je choisis uniquement celles qui concernent la structure littéraire du roman. C’est un niveau qui porte en lui-même plusieurs facettes qui font aussi bien la beauté de ce texte que sa cohérence structurelle. Parmi ces facettes, je me limiterai au rapport entre l’histoire et la narration, à la relation entre Bururu et Murḍus et aux personnages.
Le rapport entre la succession des événements de l’histoire et leur prise en charge narrative installe une structuration du texte qui se caractérise, d’un côté, par une complexité narrative et, de l’autre, par une esthétique construite sur la base des va-et-vient entre le passé et le présent. Une sorte d’alternance entre ces moments est inscrite dans la narration des onze chapitres du roman. De la même manière, la résurgence et les actions de deux personnages, Muḥ et Dalila, de Bururu. Ur teqqim ur tengir, premier de Tahar Ould Amar, se font suivant un mouvement de balancier qui se produit du premier au quatrième chapitre.
Cette reprise de personnages (Muḥ et Dalila) fonctionne, du point de vue esthétique, comme un lieu mémorial entre les deux romans de l’auteur, où l’Histoire est mise corolairement avec les histoires et les trajectoires de ces deux personnages et, au plan narratif, comme un récit englobé (notamment la nouvelle trajectoire de vie de Dalila), imbriqué dans le récit cadre et englobant qui propose une imbrication de la destinée des personnages et celle d’un pays. La convocation de ces personnages et la posture de narrateur confiée à Muḥ permet au texte Murḍus de se constituer en suite du Texte Bururu. Ur teqqim ur tengir. Cela autorise à voir cette relation entre les deux textes aussi bien au niveau esthétique qu’au niveau sémantique comme une entreprise consciente de relancer l’univers raconté dans Bururu au-delà de ce qui était initialement considéré comme son terme et de lui donner une suite dans Murḍus. Outre la focalisation du regard, au plan narratif, sur la trajectoire des personnages, il y a lieu de considérer le registre langagier fait d’humour, de satire et d’(auto)dérision comme un ciment dans l’engendrement aussi bien du sens que du style.
En fin, les personnages dans Murḍus se présentent, quant à eux, comme des indicateurs porteurs de changements qui caractérisent, d’un côté, leurs propres postures et leurs trajectoires respectives et, de l’autre, l’évolution du destin national du pays. A eux seuls, ils cristallisent un panorama en mosaïque éclatée de l’histoire algérienne. Leur diversité est une métonymie de leur différence à fois religieuse, culturelle, sociale, linguistique, etc. Les Muh, Hmimi, Dalila, Rachid, Levy, Batiste, Bernadette, Mia, Djamila peuplent un espace et rêvent d’un autre tout en portant en eux-mêmes, chacun à sa manière et suivant le cheminement qui est le sien, les stigmates des échecs et des questionnements. Leurs relations à l’Histoire et au territoire de l’Algérie sont portées par les souvenirs, la nostalgie et le souhait de dépasser la condition imposée par l’exil, l’éloignement et la déchirure idéologique.
Ces trois points réunis, à savoir le rapport entre l’histoire et la narration dans Murḍus, ses personnages et la relation entre les deux romans de Tahar Ould Amar, me semblent porteur à la fois de la profondeur, de la cohérence et de la beauté. C’est en ce sens que le roman Murḍus mérite éloge et consécration littéraires.
Mohand Akli Salhi