Sous le signe du secret
Nous écarterons d’emblée l’acception freudienne de l’expression « roman familial » (fiction qu’élabore l’enfant à propos de ses parents) pour nous cantonner à sa dimension strictement littéraire : roman où la famille constitue la dominante thématique (héritage, vengeance, filiation…). Les destins familiaux ont été depuis longtemps pris en charge par le genre romanesque. Ainsi en est-il de La Cousine Bette de Balzac, de Pot-Bouille de Zola ou de Une vie de Maupassant pour les classiques français du XIXème siècle. Au XXème siècle, citons La Gloire de mon père de Pagnol ou Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras. Au XXIème siècle, le genre continue de prospérer : Chanson douce de Leïla Slimani, Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu…
Pour en revenir à notre jeune littérature écrite, nous pouvons citer Yelli-s n uqettal de Zohra Aoudia (que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire) ou Tiɣilt n umadaɣ de Mouloud Zedek dans lequel le prénom Meqqran court sur trois générations (voir notre article dans Tangalt du 29 avril 2024). L’œuvre qui nous occupe aujourd’hui, quant à elle, aborde la thématique familiale sous un angle bien particulier, celui du secret de famille, aspect que nous n’avons, jusqu’ici, pas observé dans les œuvres romanesques qu’il nous a été donné de lire.
Résumé :
Mexluf, un jeune Kabyle de retour d’exil, se rend au cimetière du village, accompagné de son père Lbacir, pour se recueillir sur la tombe de sa mère décédée en son absence. Ils sont apostrophés par Tiṛuc, un berger, qui semble leur reprocher la mort de Fafuc. Dès lors, Mexluf ne cessera de solliciter Tiṛuc pour en savoir davantage sur sa mère car le berger a reçu une bourse des mains de Fafuc que celle-ci lui avait recommandé de remettre à Messeɛd. La vérité ne se révélera que progressivement. Après Tiṛuc, le jeune homme se rend en ville chez Messeɛd qui détient la somme d’argent évoquée plus haut et un testament destiné aux deux enfants de Fafuc. Au-delà de la disparition de cette dernière, le lecteur aura à découvrir la nature particulière de la relation qui lie la défunte à Belɛid et Lbacir, respectivement son premier et son deuxième mari. Leurs enfants, Mexluf et Mḥend, seront, quant à eux, confrontés, vers la fin du roman, à l’épineuse question de la paternité : Qui est le (véritable) père de qui ?
Un titre sibyllin
C’est le vers qui clôt une sorte de comptine aux allures d’énigme figurant page 142 et en 4ème de couverture :
Ya ḥeǧǧenǧen, ya ḥeǧǧenǧen
Ay aɣerrabu am sensal
Ččuf lbareḥ, ččuf lbareḥ
Tisekrin n bufeṛṛeḥ
I d-yekkan Tala n Ulma
Arecta fricka
Ay ageṭṭum n lḥebla
Bab n wa ad yekkes wa
Ces vers au sens sibyllin semblent n’avoir aucun rapport avec l’intrigue si ce n’est au dernier vers où il est question de paternité.
Un auteur mystérieux
Comme pour renforcer l’atmosphère de secret qui baigne le roman, nous n’avons rien à nous mettre sous la dent quant à la biographie de l’auteur, ni en 4ème de couverture ni à nul autre endroit du livre. Nous savons seulement qu’il s’appelle Rachid Boukherroub. S’agit-il d’un acte manqué ? Est-ce intentionnel de la part de l’auteur ? Par ailleurs, le lecteur curieux ne trouvera aucune mention de date de parution, lacune qui n’a rien à voir avec le secret de famille et qui relève uniquement de la responsabilité de l’éditeur. Il faut aller sur la toile pour éclairer quelque peu ces zones d’ombre. Un article de Aomar Mohellebi paru dans le quotidien L’Expression en date du 06 novembre 2016 nous apprend que le roman est paru cette même année et que l’auteur, professeur de philosophie de son état, était lauréat du Prix Assia Djebbar 2015 pour Tislit n uɣanim, roman dont Bab n wa ad yekkes wa n’est que la suite, avec cette nuance, aux dires de l’auteur, qu’il est passé d’une perspective philosophique (pour le premier) à une perspective freudienne (pour le second). Je n’ai pas eu le plaisir de lire Tislit n uɣanim (quel joli titre !) pour me prononcer sur sa dimension philosophique.
En revanche, si l’on observe bien que la relation entre Mexluf et son père Lbacir est, certes, problématique, on n’y relève, d’après ma lecture, aucun indice freudien, de type œdipien ou autre ; c’est bien la notion de secret de famille qui structure l’œuvre. Mais l’auteur pourra éventuellement éclairer notre lanterne à ce sujet. Un autre article du même Mohellebi (L’Expression du 25 juillet 2021) nous apprend que notre auteur à succès, originaire des At Wagnun, devenu proviseur après 17 années d’enseignement de la philosophie, a reçu deux autres prix pour son troisième roman Akken i wen-yehwa semmit-as paru en 2020. Toujours plus loin, toujours plus haut ! Voilà qui incite à l’optimisme. Un bémol, néanmoins : le roman que je chronique ici, et qui vaut vraiment le détour si je puis dire, serait encore plus agréable à lire une fois débarrassé d’un certain nombre de fautes de transcription ou d’impression. Ainsi, dès la première page, on lit : « Tiɣeṭṭen… la tetten…” au lieu de : “la tettent”. À signaler également, des virgules manquant à plusieurs endroits dans des passages constitués d’une suite d’actions…
Système des personnages
Ils peuvent être répartis en trois catégories :
- Personnages principaux
Fafuc : mère de Mexluf
Lbacir : deuxième mari de Fafuc
Belɛid : premier mari de Fafuc
Mexluf : second fils de Fafuc
Mḥend : premier fils de Fafuc - Personnages secondaires
Tiṛuc, Tamuḥuct, Messeɛd, Muḥ n Qasi : aident Mexluf dans sa quête de paternité.
Xuxa : mère de Messeɛd.
Muḥend Ssaɛid : mari de Xuxa
Lqayed Si Rezqi : ennemi de la famille de Xuxa
Un soldat français : bienfaiteur de Xuxa
Mimis : cousin de Messeɛd
Ṭawes et Seɛdiyya : filles de ce dernier - Personnages de conte :
Abuhal Ibbuben Awwur, Lunǧa, Bṛiruc, Mqidec, Aɛeqqa Yessawalen…
Ces personnages de conte sont les protagonistes d’un rêve que raconte Tiṛuc à Mexluf (pp. 79-86). Cette séquence, aux allures de digression inutile, qui trouve place dans un rêve (ou peut-être une affabulation), est reçue par Mexluf comme une allusion à sa propre histoire, plus précisément à la mort de sa mère, lorsque Tiṛuc lui reproche de l’avoir arrachée à la compagnie des morts qu’il préférerait à celle des vivants.
Structure : Un roman dialogué
L’œuvre comporte trois parties :
1ère partie (pp. 5 à 14) : Tuɣalin (Le retour)
2ème partie (pp. 17 à 88) : Uḍan (Les nuits : du mardi au lundi qui suit)
3ème partie (pp. 91 à 144) : Ussan (Les jours : du mardi au lundi qui suit)
Dans la 1ère partie, nous voyons d’abord apparaître Tiṛuc et Tamuḥuct se chamaillant puis arrivent Mexluf, de retour de France, et son père, Lbacir, venus se recueillir sur la tombe de Fafuc, le tout raconté par un narrateur omniscient, à la troisième personne. Le lecteur ne manquera pas de noter la place importante qu’occupent les dialogues dans cette séquence : d’abord entre Tiṛuc et Tamuḥuct puis entre Tiṛuc et Mexluf.
Dans la 2ème partie, c’est Tiṛuc qui révélera peu à peu à Mexluf ce qu’il sait de l’histoire de la mère de ce dernier. Le narrateur n’intervient que pour introduire les circonstances des différentes rencontres entre les deux interlocuteurs, à mesure que défilent les nuits (du mardi au lundi suivant).
À noter que le mercredi, Tiṛuc n’est pas enclin à s’exprimer car c’est pour lui un jour de larmes et, chaque fois que lui viennent les larmes en ce jour funeste, il se produit un drame chez son grand-père maternel dont il déteste la famille. Au lieu donc d’en apprendre davantage sur la famille de Mexluf, c’est le parcours de Tiṛuc que nous découvrons (mort de sa mère, description de son village d’origine, son arrivée au village de Mexluf…). Nous retrouverons ce phénomène de récit englobé consacré à un personnage secondaire dans d’autres séquences (Histoire de Tamuḥuct, de Xuxa, de Messeɛd…).
Dans la troisième partie, enfin, d’autres dialogues vont s’instaurer : – Entre Mexluf et son père Lbacir : révélations sur la relation conjugale Lbacir / Fafuc ; exil de Lbacir en France… – Entre Mexluf et Tamuḥuct : où cette dernière va lui raconter sa propre histoire avant de l’inciter à rendre visite aux saints de la région puis au vieux berger Muḥ n Qasi.
– Entre Mexluf et Muḥ n Qasi : ce dernier est un personnage surnaturel qui lui fera des révélations importantes en s’exprimant avec la voix de Fafuc, l’invitant à aller trouver Messeɛd.
– Entre Mexluf et Xuxa : cette dernière, comme Tamuḥuct, lui racontera sa propre histoire.
– Entre Mexluf et Messeɛd : c’est cette dernière qui lui transmettra la bourse que lui a confiée Fafuc, avec la recommandation d’un partage équitable avec son frère Mḥend. Elle lui transmet également une autre recommandation : que les deux frères épousent les filles du cousin Mimis.
– Entre Mexluf et Mḥend : où les deux demi-frères vont apprendre la véritable nature de leur relation. Ainsi, c’est à la toute fin du roman que le secret de famille est enfin révélé.
Par Idir AMER