Ameziane Kezzar est un auteur bilingue (français et kabyle), surtout connu pour ses « adaptations » en kabyle de grands noms de la littérature et de la philosophie étrangères, lesquelles sont elles-mêmes de véritables créations. Il est l’auteur de plusieurs textes, aussi bien en français, comme La fuite en avant (Paris Méditerranée, 2001), La réserve kabyle (L’Harmattan, 2020) et La résurgence (L’Harmattan, 2025), qu’en kabyle, avec Aɣyul n Ǧengis (Achab, 2010), Brassens. Tuɣac d isefra (Achab) et Ccna n tudert (Axxam n tmusni, 2025). C’est autour de ce dernier ouvrage que s’articule cet entretien : la philosophie de Nietzsche et la relation singulière qu’Ameziane Kezzar entretient avec elle.
Tangalt : Vous avez publié l’année dernière un nouveau livre qui diffère sensiblement de vos premiers livres. Outre la différence liée aux matériaux langagiers, ce nouveau livre est essentiellement basé sur un contenu philosophique (les autres sont plutôt de nature littéraire). Pour entrer dans le vif du sujet, je voudrais bien vous interroger d’abord sur le choix de Nietzsche. Pourquoi celui-ci précisément et non pas par exemple Spinoza (qui l’a grandement influencé) ou, plus proche de notre époque, Deleuze (qui a beaucoup construit à partir de Nietzsche notamment en termes d’éthique de la joie, de la célébration de la créativité et de la différence et de la critique des impositions) ? Par ailleurs, la philosophie de Nietzsche a bien connu des détournements néfastes qui d’une manière ou d’une autre ont engagé une certaine suspicion à son égard.
Ameziane Kezzar : Pourquoi le choix de Nietzsche ? Une très bonne question pour commencer effectivement. Voici ma réponse en quelques mots : J’ai choisi Nietzsche, parce qu’à mes yeux, avec Lucrèce, il demeure le plus poète des philosophes. Puis au-delà, il est un penseur explosif, duquel jaillissent des idées, comme des flammes d’un volcan souvent en rupture : chaudes et lumineuses.
J’ai choisi Nietzsche parce que je ne cherche dans la lecture de ses œuvres ni la connaissance, ni la vérité, je cherche le grand style, la joie, la fraîcheur du matin, l’émerveillement, la musique et l’irrationnel artistique, et Nietzsche, comme Caravage, Lucrèce, Mozart, Homère et beaucoup d’autres, sait me donner tout cela.
Voilà pourquoi j’ai choisi Nietzsche. Il réveille tout ce que la morale, à travers la tradition, la science, la politique, tente d’étouffer en moi, notamment l’innocence et la belle ignorance de l’enfance. Je n’ai donc pas choisi Nietzsche parce que c’est un grand philosophe, loin de là, – d’ailleurs il est si énigmatique que peu de critiques osent le commenter. Ajouté à cela, je ne partage pas toutes ses idées, comme je ne partage pas toutes les idées de quelque autre philosophe, mais la beauté de son écriture justifie la totalité de son œuvre – je l’ai donc choisi parce que c’est un artiste, un musicien, un voyageur de nuit, un Grec archaïque… Il ne nous donne, contrairement à beaucoup de philosophes, aucune recette de bonheur, aucune leçon de vie, ni aucune vérité dogmatique, il demande juste, à chacun de ses lecteurs, de créer ses propres valeurs, de se dépasser, d’être au rendez-vous du futur, d’être à la périphérie de ce qui s’élève et de s’éloigner de ce qui s’effondre…
Pourquoi Nietzsche et non pas Spinoza ? Pourquoi Brassens et non pas Brel ? Pourquoi le monde gréco-latin et non pas le monde égyptien ? Pourquoi le paganisme et non pas l’animisme ? Pourquoi Camus et non pas Sartre ?… C’est curieux tout de même, chaque fois que je choisis de travailler ou de parler d’un auteur ou d’un univers quelconque, je reçois ce genre de questions. C’est bien de chez nous ça. Pour l’anecdote : Une fois j’ai rencontré à Paris deux amis, un Kabyle et un Français. Ce dernier m’a demandé des nouvelles de mon fils. Je lui ai dit : « Il s’éclate au judo ». Il m’a répondu : « C’est génial le judo. » Il n’a pas fini sa phrase, voici notre ami kabyle qui déboule, pour me dire : « Pourquoi tu l’as inscrit au judo ? C’est mieux le Kung-fu. » J’ai raconté cela à un autre ami, il m’a dit : « Bien sûr si tu lui avais dit qu’il s’éclatait au Kung-fu, il t’aurait dit, c’est mieux le judo ».
Est-ce que Spinoza a influencé Nietzsche ? Je crois qu’aucun philosophe n’a échappé aux influences à la fois de ses contemporains et de ses prédécesseurs, quand bien même parfois ils seraient ses adversaires. Spinoza, de son côté, a été aussi influencé par Descartes, et ainsi de suite. Du pessimisme esthétique à l’irrationnel dionysiaque, Nietzsche est passé par diverses influences : on peut remonter la chaîne jusqu’à Héraclite en passant par Celse, Pascal, Dostoïevski, Schopenhauer, Stendhal…
Concernant le détournement de sa pensée, notamment par sa sœur et ses amis antisémites, Nietzsche n’y était pour rien. Contrairement à eux, il était plutôt antinationaliste : ne prêchait-il pas l’amour du lointain ? Et pour résumer enfin sa position vis-à-vis de l’antisémitisme, je vous rappelle ce qu’il a écrit à Théodore Fritsch, rédacteur en chef de Correspondance antisémite, qui l’accable de ses éloges : « Vous me faites vomir, je vomis quand le nom de Zarathoustra sort de votre bouche ».
Tangalt : En optant pour la forme aphoristique dans la traduction d’une partie de la philosophie de Nietzsche, il semble que vous ayez cherché à capter l’attention des lecteurs kabyles par l’aspect à la fois condensé, frappant, voire provoquant, de l’expression de l’idée. Ce choix paraît judicieux par rapport à la présence de ce type d’expression dans la culture kabyle. A contrario, elle peut poser des soucis dont le plus important peut se situer au niveau de l’accession au sens philosophique. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait accompagner ces aphorismes par une présentation/vulgarisation en kabyle de la philosophie de Nietzsche, d’autant plus que la préface de votre ouvrage s’est contentée de la célébration du philosophe ?
Ameziane Kezzar : La forme aphoristique existe depuis l’Antiquité, et Nietzsche l’a choisie pour exprimer au mieux ses idées. Tous les traducteurs de Nietzsche ont repris cette forme, car elle est la plus appropriée. Je ne cherche donc pas forcément à capter l’attention du lecteur kabyle, comme vous le dites, mais plutôt de ne pas trop m’éloigner de l’esprit de l’auteur, qui, comme je l’ai déjà mentionné dans la première réponse, est à la fois poétique, musical, énigmatique…
Quant à l’accession des Kabyles au sens philosophique, cela ne me concerne pas. Moi je ne suis qu’un passeur dans cette affaire : je ne peux être à la fois cuisinier et serveur. Je suis la recette, je prépare le plat avec les ingrédients locaux et c’est aux goûteurs de séparer dans leurs palais les parfums, les saveurs, les subtilités, puis de les digérer chacun selon la santé de ses entrailles et sa bonne ou mauvaise conscience…
Maintenant, si la société kabyle désire accéder, en kabyle, au sens philosophique,- pas de Nietzsche seulement, mais de toute la philosophie -, elle n’a qu’à se donner des sanctuaires de savoir pour cela, pour ne pas dire une école kabyle, capable de répondre à ses besoins et à ses désirs. C’est donc plus le travail d’un État que d’un individu, en l’occurrence moi dans ce cas précis. Ou bien créer, dans chaque village et chaque ville, en Kabylie, des clubs philosophiques extrascolaires, comme dans la Grèce antique : ils auraient tout le temps et le loisir d’accéder au sens de chaque courant philosophique. En somme, mon ouvrage est là juste pour donner à ceux qui veulent le lire l’envie de Nietzsche, puis d’aller le découvrir par eux-mêmes, en français, en anglais, en italien, en espagnol, puis en allemand de préférence pour échapper aux pièges du contre-sens.
Cependant, je reste libre dans ce genre d’exercice. Je ne dois rien au lecteur kabyle, ni à aucun lecteur d’ailleurs. Je suis de l’Arcadia non de l’Académia. Je traduis le texte et je laisse le soin à chacun d’interpréter selon ses intérêts et ses valeurs. N’est-ce pas Nietzsche qui disait : « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations »? L’œuvre de Nietzsche est une véritable partition que chaque lecteur, en bon musicien, doit interpréter à sa guise.
Concernant la préface, je pense que Monsieur Kechad s’est surpassé en essayant d’ouvrir la porte du livre au lecteur. Ce n’était pas du tout facile pour lui. Sa tâche était beaucoup plus compliquée que la mienne, vu que la langue kabyle n’offre pas beaucoup d’outils pour pouvoir commenter des textes philosophiques d’inspiration grecque et latine. Les rares concepts philosophiques dont dispose la langue kabyle sont d’origine arabe. Une mission très délicate, car les mots ne gardent pas la même valeur en passant d’une langue à une autre : le mot « Ttrebga » n’a pas la même valeur que le mot « Éducation », le mot « Ccraɛ » n’a pas la même valeur que le mot « Justice », et ainsi de suite. Maintenant si d’aventure quelqu’un a une recette, je suis preneur. En attendant, je reste convaincu que pour accéder à la philosophie universelle, d’inspiration grecque et latine, nous devons nous donner les outils adéquats, et pour ce faire, nous devons renouveler tout notre environnement culturel, linguistique, spirituel et civilisationnel. La grande culture est à ce prix : pas de bras, pas de chocolat.
Quant au fait de célébrer Nietzsche, je crois que la langue kabyle n’a pas assez de mots pour le faire, car malheureusement, notre langue, gâtée par la morale islamique, a oublié ce qu’est l’esprit tragique. Car célébrer Nietzsche, c’est célébrer Dionysos, l’ivresse, le Gai Savoir, la volonté de puissance, la terre, le devenir, le grand style, la grande santé, le grand air, le grand midi, en un mot : la Vie.
Tangalt : Permettez-moi d’insister sur l’aspect conceptuel et terminologique. Dans la perspective de Nietzsche, « Chanter la vie » est essentiellement, si je ne la réduis à ses grands traits, dans la posture de l’individu exigeant de lui-même aussi bien l’acceptation de sa condition dans le but de la dépasser que l’effort de surpassement de soi (une sorte d’articulation des concepts comme Amor fati, volonté de puissance et surhomme). Stratégiquement, la traduction de ces concepts semble s’imposer à la fois pour expliquer « comment pourrait-on chanter la vie » et doter conséquemment le kabyle d’outils permettant de philosopher et de concevoir le monde présent. Par ailleurs, ce faisant, cela constituerait une bonne démarche permettant le renouveau culturel qui, à mon humble avis, relève plus d’une révolution intellectuelle que de l’encadrement institutionnel. Peut-on efficacement faire l’économie de cela et accorder la préséance aux aspects « poétique, musical et énigmatique » ?
J’insiste sur ce point car il me paraît central dans la remise en question de la morale dans la mesure où il peut garantir de l’efficacité de la remise en cause et en question de cette morale tout en évitant d’éventuelle stigmatisation, voire du mépris, de la culture kabyle.
Ameziane Kezzar : Dans ma traduction, le lecteur trouvera quelques concepts clés de la philosophie de Nietzsche, comme Tawilt n tezmert/la volonté de puissance, Adewwel n wazalen/l’inversement des valeurs, Tamuralit/La morale, Taxatemt n Tughalin/l’Eternel Retour, Angamdan/Le Surhumain et Amor Fati que j’ai laissé en latin, parce qu’il se suffit à lui-même : On a adopté jusque-là le latin comme lettre, il est temps de l’adopter comme esprit. Sans le latin, comme esprit – avec l’esprit grec bien sûr – nous ne pourrons accéder pratiquement à rien de sérieux, ni en philosophie, ni en politique, encore moins en sciences positives.
Toutes les langues ont besoin de concepts. C’est le concept qui nous permet de penser et d’organiser notre monde. Mais pour accéder à la philosophie, d’essence gréco-latine, nous devons emprunter beaucoup, si ce n’est tout, au grec et au latin, dont on nous a privés depuis la chute de Rome. Quand Rabelais a commencé à introduire des mots grecs et latins dans ses écrits, personne ne l’a pris au sérieux. Puis petit à petit, tout le monde s’y est mis. Aujourd’hui, 99 % des mots constituant la langue française sont d’origine grecque et latine. Nous devons donc nous inspirer, en tant que Méditerranéens, de l’esprit de la Renaissance européenne, dont le principe était : le retour aux sources antiques.
Cela dit, je ne prêche aucunement l’imitation aveugle, mais plutôt la fameuse « imitation créatrice », chère à Goethe. Qu’ont fait les Grecs sinon voyager ? À chaque voyage, ils reviennent chez eux avec des idées et des objets qu’ils transforment selon leurs motifs. Les artistes toscans, de la même façon, ont épousé les techniques artistiques grecques et les ont utilisées pour représenter la vie toscane. On dit que celui qui fournit l’arbre est un bûcheron, celui qui le transforme en meuble est un menuisier pour ne pas dire artiste. C’est ce dernier qui fait la civilisation, et ce sont ses lois artistiques que nous devons adopter. Cessons donc d’offrir seulement du bois.
Bien entendu, nous devons développer des concepts pour pouvoir inventer non pas une nouvelle morale collective, car toute morale collective est néfaste pour l’individu, mais un nouvel Homme et une nouvelle Femme Kabyles, capables de s’auto-affranchir des vieilles valeurs, de se donner leur propre sens moral, et de se modeler le corps de leur rêve… S’ils veulent avancer, il faut qu’ils se délivrent des liens de la culture défensive, briser le bâton de la morale religieuse, substituer la mémoire du futur à celle du passé, cesser de voir le monde du point de vue du dominé, et se débarrasser en somme de tout ce qui empêche jusque-là leurs instincts de création et de commandement de s’exprimer. Il faut aller à la conquête du monde, d’autres cultures, d’autres spiritualités : seul l’esprit de conquête leur permettra de varier leur menu, améliorer leur digestion et les doter d’une grande santé.
Quant au mépris, oui, je méprise toute culture, quelle que soit la langue dans laquelle elle s’exprime, qui dévalorise la vie et neutralise l’existence. Et c’est par amour que je veux participer à la construction d’un gué culturel, vers le monde gréco-latin, pour éviter à l’enfant kabyle de se noyer dans les mirages de l’Idéalisme théologique oriental.
Quand je dis cela, beaucoup de gens, et parfois des amis, me répondent que si le Kabyle s’ouvre, vu sa position de dominé, il risque de tout perdre. En fait, tout dépend de sur quoi on s’ouvre, sur la mer ou sur le désert ? L’air n’est pas du tout le même. Je me sens plus Kabyle en Grèce et en Italie qu’en Kabylie. Pourquoi ? Parce qu’en plus des couleurs chaudes et des parfums forts de la Méditerranée, je rencontre dans ces deux pays les premières divinités, le premier christianisme, la culture grecque ancienne, le pouvoir romain, la Renaissance italienne… Que de l’excellence ! Voilà tout ce que mon ouverture sur la Méditerranée du Nord m’a apporté. Ai-je perdu ma kabylité pour autant ? Au contraire, je lui ai donné, grâce à mes voyages en Grèce et en Italie, un socle indestructible. Comme dirait l’autre : « On ne va pas en Grèce pour la découvrir, mais pour se découvrir ».
Voici donc quelques éléments qui permettront, à mon avis, un éventuel renouveau culturel que vous avez évoqué et que personnellement je souhaite et défends. Et qui est le mieux désigné pour incarner ce renouveau culturel, sinon la figure et l’esprit de Dionysos, qui étymologiquement signifie : celui qui est né deux fois.
La partie 2 suivra la semaine prochaine