Après une dizaine de chroniques sur le roman kabyle du 21ème siècle, un retour aux sources s’impose. Je t’invite donc, cher lecteur, à monter à bord de la machine à remonter le temps qui se chargera de nous déposer à l’époque de Yusef u Qasi. Le grand poète kabyle, qui a vécu entre le 17ème et le 18ème siècle, était le porte-parole de la tribu des At Jennad. Car, en ce temps-là, faut-il le rappeler, le poète avait un rôle social éminent. Pour la petite histoire, Yusef u Qasi, en plus de représenter sa propre tribu, a été amené à la faveur de certaines circonstances, à œuvrer également au profit des At Yanni, autre puissante tribu.

Yusef appartenait à la famille des At Qasi qui servait de trait d’union entre le pouvoir turc et les Izwawen, les Kabyles des montagnes. L’époque à laquelle il vivait était particulièrement troublée : d’une part, les Kabyles avaient à faire face aux menées du pouvoir ottoman installé en Algérie depuis la première moitié du 16ème siècle ; d’autre part, les guerres intestines, entre tribus ou villages, éclataient régulièrement. Les poètes avaient par conséquent fort à faire : lorsqu’un conflit menaçait d’éclater, c’était à eux de tenter d’éteindre l’incendie. Nous tenons, à travers le poème que nous nous proposons d’analyser, un excellent exemple de médiation politico-poétique.
Le voici, ce texte, que nous ferons suivre de la belle traduction de Mouloud MAMMERI qui figure dans son incontournable Poèmes kabyles anciens.

Akw d At Weɣlis

Asmi terbeḥ ddunnit
S anida k-ihwa ddu
Di Letnayen n At Jennad
Dinna i d-ibda leɛdu
Aweɣlis si zik d aḥṛuṛ
Mačči d yiwen ad as-neḥku

Belleh ar k-azneɣ a ṭṭir
Abrid-ik Akeffadu
Ɛmeṛ Weɛli deg Uwrir
D aṭerki di Baṛeddu
Ulamma nexdem tuḥsift
Abrid-a ilzem-aɣ leɛfu

Avec les Ait-Ouaghlis (traduction)

Aux jours heureux d’antan
On pouvait aller où bon semblait
Puis au marché des At Jennad
Ont commencé les troubles
Les Ait Ouaghlis sont de toujours nobles hommes
A qui le dire qui déjà ne le sache

Par dieu oiseau sois mon messager
Va vers l’Akfadou
Puis à Aourir chez Amar Ouali
Turc du palais du Bardo
Quoique nous ayons commis une faute
Il faut cette fois qu’on nous pardonne

Voilà comment Dda Lmulud présente la situation : des marchands de la tribu des At Weɣlis se rendent au marché du Lundi des At Jennad, de l’autre côté de l’Akfadou, pour y écouler leur huile et s’approvisionner en céréales. Sur le chemin du retour, ils se font détrousser. Les At Weɣlis crient vengeance. Redoutant alors l’éclatement d’un conflit armé, les At Jennad chargent leur poète attitré, Yusef U Qasi, d’une mission de paix auprès de la tribu agressée. Notre aède va voir un grand notable de la région, Ɛmeṛ Weɛli, auquel il présente les excuses de sa tribu. Cependant, les villageois l’ayant reconnu, ils s’apprêtent à le châtier. C’est alors que Ɛmeṛ Weɛli jette son burnous sur le poète en signe de protection. C’est ainsi que le conflit va connaître un heureux dénouement.

1ère strophe

Les deux premiers vers posent un principe sacré, à savoir la liberté de circuler à travers la Kabylie : “S anida k-ihwa ddu”. Yucef u Qasi déplore une atteinte à ce principe dans les vers 3 et 4 :
Di Letnayen n At Jennad
Dinna i d-ibda leɛdu

On passe ainsi de l’espace global (s anida k-ihwa) à un espace circonscrit (le marché du Lundi des At Jennad) où s’est produite l’agression. Le poète identifie sans ambages la responsabilité de sa tribu, responsabilité sur laquelle il insiste à travers le procédé de la redondance qu’il applique aux repères spatiaux :

Di Letnayen n At Jennad
Dinna i d-ibda leɛdu

Mais il n’en reste pas là : dans les deux derniers vers de la strophe, il valorise l’agressé :
Aweɣlis si zik d aḥṛuṛ
L’esprit de liberté des At Weghlis est ici doublement renforcé : d’abord par l’indication temporelle “si zik” (de longtemps, de tout temps), puis par le vers 6 :
“Mačči d yiwen ad as-neḥku”.

2ème strophe
Les deux premiers vers indiquent la destination du poète-ambassadeur, « Akeffadu » (espace de vie de la tribu At Weɣlis), qui sera précisée davantage au vers 3 : « Awrir », lieu de résidence de Ɛmeṛ Weɛli.
Nous retrouvons à peu près les mêmes éléments et la même construction que dans la 1ère strophe :
– Présentation des protagonistes : Ɛmeṛ Weɛli (At Weɣlis) vs Nexdem (At Jennad)
– Présentation de la situation : agression (tuḥsift)

  1ère strophe 2ème strophe
Protagonistes Aweɣlis vs At Jennad Ɛmeṛ Weɛli vs At Jennad (nexdem : 1ère pers. du pl.)
Situation (agression) Leɛdu Tuḥsift (ou tuqsiḥt)

Les protagonistes

On nomme d’abord Ɛmeṛ Weɛli, un grand notable des At Weɣlis, dont le poète fait son interlocuteur privilégié. Nous retrouvons ici le procédé diplomatique de la valorisation déjà à l’oeuvre dans la première strophe (d aḥṛuṛ) : Ɛmeṛ est paré du prestige et de la majesté du Turc en son palais du Bardo à Alger, chef-lieu de la Régence turque.
Dans un deuxième temps, on désigne de nouveau le responsable de l’agression contre les marchands waghlissiens : « nexdem tuḥsift ». A travers la marque de la 1ère personne du pluriel, Yusef u Qasi s’inclut dans sa tribu dont il se proclame ainsi porte-parole.

La situation

Elle est résumée dans le vers 5 :

Ulamma nexdem tuḥsift

Le lexème souligné renvoie à « leɛdu » (1ère strophe). Dans une note de bas de page, MAMMERI présente une variante : « tuqsiḥt ». Il s’agit d’une agression, fait grave qui remet en cause le code de bonne conduite des tribus quant au principe de libre circulation.

Après avoir reconnu et assumé la faute des At Jennad, Yusef u Qasi sollicite le pardon (leɛfu) pour sa tribu. Remarquons à ce propos qu’il ne quémande point, sa requête étant portée par le lexème « ilzem-aɣ leɛfu » qui présente la demande de pardon comme découlant logiquement de la reconnaissance du tort infligé.

Mission accomplie

Yusef u Qasi, grâce à son éloquence, a parfaitement conduit sa mission diplomatique. Avant de revenir sur sa stratégie, observons un procédé sous-jacent, à l’œuvre dans son argumentation, à savoir le passage du général au particulier :
– Dans la 1ère strophe : « S anida k-ihwa ddu » (espace englobant) > « di Letnayen n At Jennad » (espace englobé)
– Dans la 2ème strophe : « Abrid-ik Akeffadu » (espace englobant) > « deg Uwrir » (espace englobé)
– De la 1ère à la 2ème strophe : « Aweɣlis » (collectif) > « Ɛmeṛ Weɛli » (un représentant)

Résumons à présent la stratégie de notre poète :

  1. Affirmation du principe de liberté de circuler : « S anida k-ihwa ddu »
  2. Reconnaissance de la transgression de ce principe par les At Jennad : « di Letnayen n At Jennad / Dinna i d-ibda leɛdu » ; « nexdem tuḥsift »
  3. Valorisation des agressés (At Weɣlis) : « Aweɣlis si zik d aḥṛur » ; « D ateṛki di Baṛeddu »
  4. Demande de pardon : « Abrid-a ilzem-aɣ leɛfu ».

Ainsi, grâce à son talent poétique et à son savoir-faire en matière de diplomatie, les représailles envisagées par la tribu offensée n’auront pas lieu. Par le simple pouvoir des mots, partout apprécié à travers la Kabylie, pour ne pas dire dans les sociétés traditionnelles en général, l’équilibre a été rétabli.

Réembarquons maintenant à bord de notre machine et remontons le temps dans le sens inverse jusqu’à notre 21ème siècle où les conflits sont d’une tout autre ampleur et où sévit un énergumène nommé TRUMP. Afin de se faire élire de nouveau par le peuple américain, ce Donald n’a pas hésité à déclarer qu’il mettrait fin à la guerre russo-ukrainienne en 24 heures chrono. Etonnez-vous que personne ne veuille le croire ! Or il n’a suffi que de 12 vers / 12 secondes à un poète kabyle au 18ème siècle pour éviter que le sang ne coule entre deux tribus voisines.

On voit par là que le civilisé n’est pas toujours celui qu’on croit.

Par Idir AMER