Le roman en langue kabyle (langue berbère) relève, à ses débuts, davantage du volontarisme des militants de la culture berbère réunis au sein du défunt Mouvement Culturel Berbère (MCB) que de la continuité d’une tradition romanesque établie au fil des siècles. Longtemps marginalisée pour des raisons historiques, politiques et sociolinguistiques, la langue kabyle ne pouvait guère espérer accéder un jour au statut de langue de littérature sans l’engagement de ces militants qui décidèrent d’investir ce champ, à l’image de Rachid Aliche, Amar Mezdad ou encore Saïd Sadi.

Cantonnée pendant des siècles à l’oralité — contes, poésie, chants et récits épiques — la culture kabyle, et plus largement berbère, semblait condamnée à demeurer en marge de l’expression écrite moderne jusqu’aux années 1980.
Certes, des tentatives avaient déjà été entreprises pour faire passer la langue kabyle de l’oralité à l’écriture. Le travail de Belaïd Aït Ali, l’un des premiers écrivains à avoir produit une prose moderne directement en kabyle, constitua une étape importante dans cette transition. De même, Amar Boulifa, précurseur des études berbères modernes, joua un rôle fondamental dans la transcription et l’étude scientifique de la langue amazighe à une époque où celle-ci était largement ignorée. Il recueillit et transcrivit des poèmes, des contes et divers textes traditionnels kabyles, tout en publiant d’importants travaux linguistiques consacrés à la grammaire et au vocabulaire berbères.
Ces contributions constituèrent des jalons essentiels vers l’émergence d’une littérature écrite, puis vers l’aventure romanesque proprement dite. Cette évolution fut ensuite consolidée par le travail immense de Mouloud Mammeri, qui balisa durablement le chemin permettant à la langue de Si Mohand Ou Mhand de s’enraciner dans les livres, qu’il s’agisse de poésie, de nouvelles, de théâtre, de romans ou encore d’ouvrages scientifiques.
Cependant, ce qui contribua concrètement à la profusion des œuvres romanesques en kabyle fut sans doute l’engouement suscité, au début des années 1980, par la publication du roman Asfel de Rachid Aliche, suivie peu après par Iḍ d wass d’Amar Mezdad et Askuti de Saïd Sadi. La parution de ces œuvres démontra aux plus sceptiques que cette langue, longtemps reléguée au rang de dialecte domestique, possédait non seulement une grande richesse esthétique, mais également toutes les ressources nécessaires pour devenir une véritable langue de littérature.

Le défi était désormais relevé. Dès lors, il devenait évident que la langue berbère pouvait passer pleinement de l’oralité à l’écriture et prétendre au statut de langue savante. Il convient également de souligner le rôle majeur de Mohia qui, malgré une production largement diffusée sous forme de cassettes audio, accomplit un travail titanesque d’adaptation d’œuvres universelles, contribuant ainsi à asseoir définitivement la langue berbère dans le registre des grandes langues de création et de pensée.
Ce n’était là, au fond, que justice rendue à une langue qui refusait de s’éteindre malgré les aléas de l’histoire, le déni et les multiples formes d’adversité auxquelles elle fut confrontée.
Ainsi, progressivement mais sûrement, la langue berbère fit son entrée dans le monde de l’édition. Année après année, romans et nouvelles virent le jour, avec des fortunes diverses. Cette langue, sur laquelle peu avaient parié, s’ouvrait désormais à des formes d’expression écrite de plus en plus élaborées, dont le roman constitue aujourd’hui l’un des accomplissements majeurs.
Cependant, loin de tout enthousiasme béat ou de toute satisfaction narcissique, cette émergence soulève des questions essentielles liées à la standardisation de la langue, à l’accueil réservé par le lectorat ainsi qu’aux enjeux identitaires et culturels. Il devient dès lors nécessaire d’examiner non seulement le chemin parcouru, mais aussi les perspectives qui s’offrent à ce genre littéraire encore en pleine construction.
À notre sens, il y a là une véritable urgence.
En effet, bien que récent, le roman en langue kabyle constitue aujourd’hui l’une des expressions les plus significatives de la littérature amazighe contemporaine. Son évolution, loin d’être linéaire, s’inscrit dans un contexte marqué par de nombreuses contraintes historiques, politiques et sociolinguistiques. Faire un état des lieux de cette production devient donc indispensable afin de mieux accompagner cet élan généreux d’auteurs qui, malgré les difficultés, ont choisi d’offrir à la langue kabyle d’autres supports d’existence que ceux de l’oralité traditionnelle.
Mis à part le travail remarquable de Gérard Lembert, qui s’attache à établir un catalogue systématique des romans kabyles, peu d’études sérieuses ont été consacrées au recensement, et plus encore à l’évaluation critique, de cette littérature. Or, sans travail universitaire rigoureux ni véritable critique littéraire, cette production aura du mal à accéder à la reconnaissance qu’elle mérite comme littérature majeure à part entière.
Tout se passe encore comme si la littérature kabyle, pourtant enrichie chaque année par la publication de dizaines de titres, n’était qu’un appendice des littératures d’expression française ou arabe.
Certes, des prix littéraires et des salons du livre consacrés aux œuvres en langue kabyle voient aujourd’hui le jour, mais cela demeure insuffisant. En l’absence de revues spécialisées, d’émissions radiophoniques ou télévisuelles consacrées à la littérature d’expression kabyle, le lecteur risque de demeurer le grand absent de cette aventure intellectuelle et identitaire.
Seule une approche universitaire soutenue peut contribuer à la standardisation de la langue, tant sur le plan orthographique que lexical et stylistique. Une telle démarche permettrait également d’étudier les thématiques, l’imaginaire et les formes esthétiques propres au roman kabyle, tout en soulevant les questions liées à la diffusion des œuvres, à leur réception par le public ainsi qu’aux obstacles et avancées qui jalonnent leur évolution.
Ce n’est qu’à travers un travail scientifique, critique et objectif que pourront se dégager de véritables perspectives pour cette littérature, afin qu’elle puisse pleinement s’élever à la hauteur des espoirs et des aspirations qu’elle porte.