Vendredi 28 novembre 2025, à Tamurt Ufella, littéralement « la terre d’en haut », ces terres hautes qui dominent la Kabylie comme des regards vigilants sur le temps qui passe, s’est tenu un récital poétique d’exception. Deux géants de la poésie kabyle se sont retrouvés là : Lila Chili et Mohammed Loufar. En ce cœur de montagne, porteur de tant d’histoires stratifiées comme les couches géologiques elles-mêmes, deux voix venues du cœur de notre héritage se sont élevées pour nous ramener aux sources vives de notre parole, cette parole que les Grecs anciens appelaient logos, à la fois verbe, raison et cosmos.
Sur les Hauts de « Hurle-Chant »
Malgré le froid, le vent
Au présent se conjugue Le verbe
Sur les champs en abandon
Sur le souvenir des moissons
sur un sol presque imberbe
S’élèvent toujours des chansons.
Dans la langue d’antan
Dans un Hurlement superbe !
Dda Mohammed Loufar (Mouh Nat Said), celui qui parsème ses vers des réseaux de la vie rurale, moutons, bœufs et chacals, ainsi que d’autres créatures bipèdes, bergers, laboureurs ou simplement nos frères, ramène toujours en lui cette grande nostalgie qui teinte chaque syllabe de ses compositions. Le mot « nostalgie » vient du grec nostos (retour) et algos (douleur) : la douleur du retour impossible, le mal du pays qui n’existe plus que dans la mémoire. Et cette douleur-là, Dda Mouh la porte comme un linceul transparent.
Plusieurs fois au cours de la soirée, la gorge nouée par l’émotion, quelques larmes discrètes emplissaient ses yeux lorsqu’il évoquait son frère Dda Ahcène Loufar, ce randonneur amoureux de la montagne qui se définissait lui-même comme « malade montagne ». Dda Ahcène, décédé récemment, était également poète : il avait collaboré avec plusieurs chanteurs, metteurs en scène et musiciens à l’élaboration de nombreuses œuvres artistiques de renommée. Connaisseur profond de la nature, faune et flore, il aurait pu discourir pendant des heures sur une simple plante ou une feuille d’un arbre qu’on croyait quelconque, transformant l’ordinaire en poésie vivante. Car n’est-ce pas là le véritable don du poète ? Cette capacité à voir dans la feuille morte tout l’arbre qui fut, toute la forêt disparue, tout le souffle du monde ?
Dans ces moments de nostalgie intense, il fallait à Dda Mouh reprendre depuis le début un poème dont une rime, une syllabe voulait lui échapper, comme si la mémoire du cœur résistait à celle de l’esprit. L’une de ses compositions en particulier nous a profondément touchés, celle où il parlait de son père et de la désolation actuelle du jardin familial, avec cette image saisissante d’une pierre plate qui lui servait autrefois de banc de repos, vestige muet d’un passé révolu. On voyait revivre devant nous cette nature luxuriante d’autrefois, cette terre travaillée et labourée, la paire de bœufs suante et haletante, ces animaux complices du labeur, ces frères de joug et cette chaleur venue d’antan que le verbe seul parvenait à transmettre et à raviver.
C’était comme si la chaleur même des générations passées nous réchauffait dans cette salle de l’association culturelle TANEKRA d’Agouni Fourrou, ce village des poètes, du théâtre, des associations culturelles et de la musique. « Le verbe réchauffait », écrivait René Char, et ici, dans cette salle empreinte d’une gravité joyeuse, on comprenait la vérité littérale de cette affirmation.
Agouni Fourrou n’est point un village comme les autres : c’est un village qui a enfanté des générations de créateurs , Djamel Kaloun, Slimane Kaloun, la grande famille Lachemot (vous pouvez mettre les prénoms que vous voulez et vous tomberez au minimum sur un vocaliste ; si je devais n’en citer qu’un seul, ce serait celui de mon ami Merzouk…). C’est aussi le village de Karim Loualiche, de Loukad Mohammed et de tant d’autres encore. Je sais qu’on m’en voudra d’en oublier beaucoup, mais n’est-ce pas justement là le signe d’une richesse débordante ? Quand la liste des absents menace de dépasser celle des présents, c’est que la terre elle-même est fertile en talents.
Et voilà justement la question épineuse que l’assistance soulevait : nos deux poètes récitaient de mémoire, comme le voulait la tradition orale millénaire, cette tradition que Homère lui-même pratiquait, aveugle et voyant à la fois, et les présents, véritablement férus de poésie comme Rahman Mourad qui avait fait le déplacement depuis sa nouvelle adresse rien que pour écouter nos deux bardes, comme Mehdi Kherfi reportant ses rendez-vous professionnels, écoutaient avec la plus grande attention, comme on écoute les battements d’un cœur à travers le stéthoscope du temps.
À un moment, la mémoire ne suffisant plus, Dda Mouh tira de sa poche quelques feuillets où il avait consigné ses dernières compositions. La magie de l’écriture, cette nécessité moderne, cette béquille devenue indispensable, opéra bien, mais dommage que tout ne soit pas écrit, car beaucoup de choses nous restent cachées, peut-être perdues à jamais dans les méandres de l’oubli. Certaines strophes ne furent retrouvées qu’avec l’intervention de quelques présents qui s’avérèrent des connaisseurs, sachant quelques poèmes mieux que l’auteur lui-même, comme si la transmission vivante de la poésie revêtait une dimension communautaire profonde, presque sacrée, un sacré laïque, si l’expression n’est pas trop paradoxale.
C’était aussi l’occasion de savoir quels sont les chanteurs avec qui Dda Mohammed avait collaboré, mais cette occasion fut ratée : la discrétion de notre poète n’a d’égale que son humilité. Et peut-être est-ce mieux ainsi. Le véritable artiste, disait Mallarmé, doit « céder l’initiative aux mots » et Dda Mouh cède volontiers l’initiative à ses vers, se retirant lui-même dans l’ombre modeste des créateurs authentiques, comme le fait si bien Mourad Rahman.
Lila, ou la résurrection du verbe ancestral
En alternance avec Dda Mouh, Lila Chili prenait la parole, et c’était à chaque fois comme la résurrection d’un ancêtre disparu depuis longtemps, ancêtre à qui nous continuons de vouer un profond respect. Une voix venue du fin fond des âges, avec ses inflexions particulières, ses mots, de véritables joyaux du langage, pierres précieuses taillées dans la gangue du quotidien !
Lila parle dans la vie courante une langue exquise et précise, où les nuances abondent comme les fleurs au printemps. Son champ lexical ressemble au territoire d’un royaume dont le souverain, comme ceux dont on continue de narrer les exploits, accordait grâce pour une phrase bien trouvée, un poème bien métré ou une rime difficile servie à satiété. Rigoureuse, elle ne s’attendrit que devant la poésie véritable, celle qui a du poids et de la profondeur, celle qui ne triche pas avec la langue ni avec l’émotion.
Majestueux est le royaume de Lila, car ce sont effectivement les terres hautes de l’émotion vive, de la poésie qui hurle en chuchotant, d’où ce « Hurle-Chant » qui donne son titre à ce texte. Elle se rend évidemment compte de la tristesse qui jalonne chacun de ses vers, et paradoxalement elle affirme que c’est grâce à la poésie qu’elle guérit de ses peines. Et je puis affirmer avec elle que, en l’écoutant, même si pris de nostalgie, une sorte de baume apaisant se répand sur mon âme, et l’espace d’un poème, on comprend ce que peut le verbe en termes d’énergie brute et transformatrice.
Sa voix particulière, son attitude impassible, son calme olympien contrastent magnifiquement avec un flot d’images saisissantes de beauté et de force. Son monde à elle est principalement le métier à tisser, ce métier ancien, symbole du génie féminin kabyle, mais aussi, il faut le dire, symbole d’une contrainte séculaire. Le métier à tisser qui, par certains aspects, ressemble à une prison qui enferma la femme kabyle des centaines d’années durant.
Un travail difficile, où en plus de l’effort physique il fallait se taire, car disait-on, les fils étaient sensibles à ce qui se racontait autour du métier. Il fallait ne parler qu’en bien, en rime si possible, en musique sinon, comme le dit la sagesse ancienne, car la toile risquait de s’effilocher et on perdait le fameux « fil de l’âme », expression qui n’est pas sans rappeler le fil d’Ariane du labyrinthe grec, ce fil conducteur qui permet de ne pas se perdre dans les dédales de l’existence.
Mais de ces contraintes séculaires naissait aussi une forme de poésie intime, une communion silencieuse entre la tisserande et son œuvre, où chaque point de croix devenait prière et résistance. Car la résistance, chez Lila, passe par la beauté rigoureuse du verbe bien tissé, du vers bien filé.
Je pourrais l’écouter longtemps, ce verbe qui réchauffe et qui guérit, et si j’en avais le pouvoir, comme je l’ai déjà écrit pour Lounis Aït Menguellet, cela devrait être remboursé par la sécurité sociale ! Car la poésie n’est pas un luxe, c’est un besoin vital, une respiration de l’âme, un oxygène pour l’esprit. Dans un monde qui étouffe sous le poids du prosaïque et de l’utilitaire, sous le poids de la censure la poésie nous rappelle qu’il existe d’autres dimensions, d’autres respirations possibles.
Bravo à Lila et à Dda Moh, et merci aux organisateurs, membres de l’Association culturelle Tidukla Tadelsant « Association Culturelle Tanekra Agouni Fourrou », pour ce voyage merveilleux dans les sphères élevées de la poésie kabyle, pour cette célébration de notre héritage vivant et respirant. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un héritage qui respire encore, qui pulse encore, qui chante encore, malgré le froid, malgré le vent, malgré l’abandon des champs et l’oubli qui guette.
Sur les hauts de « Hurle-Chant », le verbe continue de se conjuguer au présent. Et tant que des voix s’élèveront pour porter ces chansons dans la langue d’antan, la mémoire aura sa demeure, et nous aurons la nôtre.
Sur les Hauts de « Hurle-Chant »
Malgré le froid, malgré le vent
Au présent se conjugue le verbe
Quand la pierre seule se souvient
Sur les champs livrés à l’abandon
Sur le souvenir des moissons
Sur un sol devenu imberbe
Où ne paissent plus les moutons
S’élèvent pourtant des chansons
Dans la langue du temps d’avant
Dans un hurlement superbe
Qui défie le silence ambiant
Car la voix des aïeux résonne
Dans le vent qui jamais ne meurt
Et ce que la terre abandonne
La mémoire en fait sa demeure
Djamel LACEB