Enseignant, auteur et chroniqueur littéraire, Larbi Yahioun s’est fait connaître à travers ses chroniques et ses analyses de romans, notamment dans les pages du magazine Tangalt. Passionné de littérature et observateur attentif de la scène littéraire, il partage régulièrement ses réflexions avec les lecteurs. Nous avons eu le plaisir de le rencontrer et de lui consacrer cette interview, à laquelle il a accepté de répondre avec enthousiasme.
Tangalt : Quel est votre constat sur l’état du roman kabyle aujourd’hui ?
Larbi Yahioun : Il faut rappeler que le roman kabyle est une création relativement récente. Depuis la parution du premier roman, Asfel de Rachid Aliche, en 1981, jusqu’à aujourd’hui, nous comptons, pas moins de 200 romans kabyles, sans compter les traductions.
Certes, ce nombre reste modeste si on le compare, par exemple, au roman français, qui se compte par milliers d’ouvrages publiés chaque année, mais je me dis satisfait. De nouveaux auteurs et autrices émergent chaque jour. Rien que pour l’année 2025, une bonne dizaine de romans sont venus enrichir notre bibliothèque, et ce dans différents genres : romance, drame, polar, etc.
On ne peut donc qu’être satisfait et optimiste quant à un avenir prospère et enrichissant pour le roman kabyle et pour la littérature kabyle en général.
En tant que lecteur, quels sont, selon vous, les romans kabyles les plus marquants ?
Personnellement, j’ai apprécié de nombreux romans kabyles. Chacun possède son univers, son ton et son style propres. Cependant, certains m’ont particulièrement marqué, et je peux en citer trois : Gar igenni d tmurt de Dihya Lwiz (2017), Murḍus de Tahar Ould Amar (2022) et Tiṭ d yilleḍ de Mohand Akli Salhi (2023).
Ces romans se lisent d’une traite, notamment en raison des thématiques modernes qu’ils abordent, de leur narration éclatée et de la dimension poétique de leur discours. Ce sont des œuvres auxquelles je reviens régulièrement pour le plaisir de la lecture et pour me laisser à nouveau emporter par leurs histoires.
À mon sens, il s’agit de romans de grande qualité, à la fois bien écrits et profondément marquants. J’en profite d’ailleurs pour inviter celles et ceux qui ne les ont pas encore lus à se les procurer ; ils ne le regretteront pas, j’en suis convaincu.
Selon vous, qu’est-ce qui définit un bon roman ? Autrement dit, quels sont les critères d’un roman bien écrit ?
Un roman peut être comparé à une maison vide qu’il faut remplir de personnages. Ce sont ces personnages qui donnent vie à l’histoire. Pour qu’un roman soit réussi, il est donc essentiel de créer des personnages profonds et captivants, car ce sont eux les moteurs de l’intrigue. Lorsqu’on lit un roman, on suit le destin de ces personnages, on s’attache à eux, et rapidement, on se laisse absorber par leur aventure.
À cela s’ajoute l’intrigue, qui doit être complexe et riche en rebondissements, capables de surprendre le lecteur et de le conduire vers des dénouements inattendus. C’est ce qui constitue l’essence même du roman et qui crée le suspense, incitant le lecteur à ne pas lâcher le livre avant la dernière page.
Troisièmement, il y a le style, qui peut être comparé à l’ornement de la maison. Soigner les phrases, la syntaxe, le rythme et le choix des mots est primordial. Un bon roman ne réside pas seulement dans son histoire, mais dans la manière dont cette histoire est racontée. Malheureusement, beaucoup de nos romanciers se concentrent trop sur le contenu au détriment de l’écriture. Or, c’est dans le style et la maîtrise narrative que le romancier révèle pleinement ses compétences et son génie.
Ainsi, une belle histoire ne suffit pas à faire un bon roman ; elle doit être bien écrite. À titre d’exemple, les œuvres de Mezdad ou d’Oulamara s’ancrent dans la société kabyle traditionnelle, abordant la guerre, la misère ou d’autres problématiques sociales. Mais c’est la qualité de leur écriture qui les a fait reconnaître comme des maîtres du genre romanesque.
Ces dernières années, plusieurs prix du roman kabyle ont vu le jour. Quel est, selon vous, l’apport de ces distinctions ?
Tout à fait. Ces dernières années, la création de plusieurs prix du roman kabyle (Tiregwa, l’Agora, Dib, Djebar, Brtv…) constitue une évolution très positive pour la littérature kabyle. Leur principal apport réside d’abord dans la visibilité qu’ils offrent aux auteurs et aux œuvres. Dans un contexte où le roman kabyle reste encore marginalisé sur les plans médiatique et institutionnel, ces prix jouent un rôle essentiel de reconnaissance symbolique et encouragent la production littéraire. Ils stimulent également l’émulation entre écrivains, incitant chacun à élever le niveau de son travail. Pour de jeunes auteurs, être sélectionné ou primé peut représenter un véritable tremplin, tant sur le plan artistique que sur celui de la diffusion de leurs ouvrages.
En somme, ces prix représentent une initiative prometteuse et nécessaire. Leur impact sera d’autant plus fort qu’ils s’accompagneront d’une critique sérieuse, exigeante et constructive, capable de guider les lecteurs et de soutenir durablement l’évolution du roman kabyle.
Quel est votre conseil pour les auteurs amateurs qui veulent se lancer dans le roman ?
D’abord, il faut lire beaucoup. La lecture permet de découvrir différents styles, structures et techniques d’écriture. Cela aide aussi à développer son imagination. Ensuite, il faut écrire régulièrement. La pratique est essentielle : même quelques lignes par jour peuvent aider à progresser et à développer son style.
Cependant, avant de s’aventurer à écrire un grand roman, il est préférable de commencer par un genre moins complexe, comme la nouvelle. Une fois celle-ci réussie, cela peut ouvrir d’autres horizons plus vastes pour élargir son inspiration et se lancer dans l’écriture d’un roman.
Interview réalisée par : Tariq Tinouche