Massen Allioui, docteur en sciences de l’information et de la communication (Université de Provence) et titulaire d’un baccalauréat en éducation (Université d’Ottawa), enseigne la langue française et la littérature au Québec et consacre ses recherches aux corrélations entre Internet, les minorités sans État et la mondialisation de la communication. Il est l’auteur de Dynamiques identitaires et flux médiatiques globaux — Le cas des Kabyles (L’Harmattan, 2024).
Dans cet entretien, il revient sur les grands axes de son travail : la polysémie de la notion d’identité et les écueils jumeaux de l’ethnocentrisme et du xénocentrisme ; la mutation du lien diasporique kabyle, qui glisse d’un ancrage territorial et charnel à un rapport immatériel où la langue devient le nouveau référent ; le paradoxe du village planétaire de McLuhan, où l’abolition des distances physiques s’accompagne d’un durcissement culturel et d’une mondialisation des haines ; et les pistes qu’il esquisse pour sortir de l’impasse identitaire — pluralisme, inclusivité, vigilance jusque dans le choix des mots par lesquels nous nous désignons.
Tangalt :Comme première question : Cette année, c’est la seconde rencontre que tu as animée, une à Ottawa et celle-ci à Montréal, sous la bannière du Cercle littéraire Isekkilen. Quel écho as-tu reçu de notre communauté ?
Massen Allioui — Effectivement, la première rencontre s’est tenue en octobre 2025 à Gatineau-Ottawa. Tout comme la rencontre de Montréal, elle était un moment très fort qui m’a permis d’échanger avec le public sur des questions pour lesquelles j’ai consacré plus de six années de travail et de réflexion. Pour rappel, le contenu de cet ouvrage provient d’une recherche académique que j’ai menée entre 2007 et 2012 en France. Il va sans dire que la recherche et l’écriture sont des activités solitaires. Rencontrer les lecteurs et échanger à propos de l’objet de cet ouvrage était donc forcément un moment de bonheur et de convivialité. Pour ce qui est des retours, ils étaient très positifs. Le livre s’est bien vendu, ce qui témoigne de l’intérêt que lui portent les lecteurs. J’ai reçu des commentaires et des courriels de la part de beaucoup de lecteurs. Certains provenant d’endroits auxquels je ne m’attendais pas.
Tangalt : Tu as énoncé, dès le début de la rencontre, certains concepts, dont l’ethnocentrisme versus le xénocentrisme. Peux-tu les expliquer aux lecteurs et nous éclairer par un ou deux exemples concrets ?
M.A. — L’ethnocentrisme est une posture consistant à croire que le groupe auquel on appartient est le centre du monde et qu’il est la matrice de toutes les cultures de l’humanité. Tandis que le xénocentrisme est une attitude inverse. Elle vise à idéaliser les cultures étrangères tout en dévalorisant la sienne. Tu conviendras que les deux approches sont extrêmes et ne permettent pas d’éviter les biais, les approximations et les approches raciales. Car, si mon engagement, en effectuant cette recherche, je ne l’avais point caché, je me devais en contrepartie de garder une posture de neutralité et d’objectivité. Le caractère scientifique de ma démarche en dépendait en somme.
Tangalt : Tu disais que « l’identité » est un concept polysémique difficile à appréhender et qu’en même temps, on en a besoin pour approcher les phénomènes sociaux.
M.A. — Étymologiquement le concept d’identité nous vient du latin identitas. Il signifie le même, similaire. Or, dans son usage académique, l’identité est un concept polysémique (qui renvoie à plusieurs réalités éparses). Il est très difficile à manipuler dans une recherche en sciences sociales tant il ne désigne pas une réalité tangible et concrète. Par exemple, les lignes de séparation entre les langues et les cultures ne sont pas faciles à délimiter. Nos différences culturelles, linguistiques et même biologiques sont très relatives et ne peuvent pas être essentialisées. Cependant, la notion d’identité est structurante en sciences sociales. Sans elle, nous ne serions pas en mesure d’étudier les différences humaines loin de la biologie et des théories raciales. Elle est donc indispensable et c’est cela qui explique le regain d’intérêt du monde de la recherche vis-à-vis de ce concept ces dernières années.
Tangalt : Tu avais abordé ensuite le phénomène de la mondialisation et de déterritorialisation. Selon tes dires, cela a engendré des pôles diasporiques kabyles (France, Canada, Europe…) Penses-tu qu’une telle dispersion serait bénéfique ou néfaste pour une communauté donnée (famille, groupe, communauté) ?
M.A. — Nous sommes témoins de l’avènement simultané de plusieurs épiphénomènes : émergence de nouvelles technologies de la connaissance, apparition de flux ininterrompus d’échanges, non seulement des données, mais également de marchandise et de la culture. Et ce à côté d’un flux migratoire humain qui a donné naissance à de nouvelles diasporas. Il faudrait continuer à observer les mutations de ces pôles pour voir comment ils évolueront à moyen et à long terme. En ce qui concerne mon étude, je te dirais que grâce aux nouveaux réseaux de communications (Internet), le lien que développent ces pôles diasporiques avec le pays s’est transformé. Pendant longtemps, c’est l’attachement au territoire qui a nourri le rapport qu’entretient le Kabyle avec son identité. Ainsi, dans l’espace de l’immigration, les Kabyles ont-ils développé toute une organisation autour de ce lien charnel invoquant le territoire (Assemblée générale du village bis, rapatriement des défunts, projet de retour, etc.).
Je dirais que c’est le propre de toutes les diasporas du monde… c’est légitime.
… Mais depuis quelques décennies, ce lien territorial s’étant effiloché, les Kabyles se font de moins en moins enterrer dans leurs villages natals et leur projet d’immigration tend à devenir permanent et définitif. En revanche, les Kabyles continuent à se retrouver dans leurs pays de résidence (France, Canada, etc.) non pas pour entretenir un quelconque espoir de retour, mais autour d’un référent identitaire immatériel, la langue. Une partie importante des pratiques identitaires sur les réseaux sociaux, mais également dans les associations diasporiques kabyles sont inhérentes à la transmission et à la réappropriation de la langue kabyle. Donc pour répondre à ta question, le lien a connu une mutation significative passant d’une référence fondamentalement matérielle, charnelle, territoriale à un rapport essentiellement immatériel.
Autrement dit, est-ce que ce cas de la société kabyle dans les flux médiatiques est une exception dans le monde ?
M.A. — La société kabyle, bien que possédant ses spécificités propres (dispersion, répression, déni identitaire, immigration familiale d’installation…), elle ne fait pas exception. En ce qui concerne les flux médiatiques, j’estime qu’Internet constitue à la fois une chance et un défi pour la langue et les cultures kabyles/amazighes. Grâce aux réseaux, les Kabyles ont mis en place leurs propres réseaux médiatiques et dépendent moins des médias étatiques pour médiatiser leurs actions. Grâce à une relative liberté permise par le réseau, les Kabyles et les Amazighophones peuvent se réapproprier leur langue, la pratiquer et la doter d’outils modernes (Ex. traducteurs automatiques, références documentaires en ligne,…) Une telle réappropriation nourrit à son tour un sentiment de revalorisation : un préalable au maintien de la langue et de la culture. Internet permet également aux Kabyles et aux Amazighs de tisser des liens en dehors des canaux et de la volonté des régimes politiques. Et que cela soit en ligne ou dans la « vraie vie », lorsque des personnes se mettent ensemble, ils parviennent forcément à mettre en place des actions collectives communes et à vaincre la dispersion.
Tangalt : Tu as aussi fait mention de l’accélération presque mondiale des haines (individuelle ou de groupe) dans les flux médiatiques globaux. D’aucuns ne peuvent le nier. Comment expliquer un tel paradoxe ?
M.A. — Le village planétaire théorisé par Marshall McLuhan dans les années 60 est devenu aujourd’hui une réalité palpable grâce à des technologies d’information et des moyens de communication qui ont « annulé » les distances physiques entre les humains. Il n’en demeure pas moins que les distances culturelles n’ont jamais été aussi fortement fortifiées. L’accélération des échanges et de la communication donne aux pays et aux continents l’impression de devenir de simples quartiers. Cependant, ce face-à-face sans filtres comporte des dangers. Les haines, les insultes et les invectives se trouvent également accélérées et mondialisées. Nous avions appris à nos dépens qu’en multipliant les canaux de communication, nous ne tissons pas forcément la paix et la concorde, pourquoi ? Les groupes, tout comme les individus, ont besoin d’être reconnus dans ce qui fait leurs spécificités, autrement dit leurs « identités », avant de prendre part à toute entreprise de communication qui, elle, n’a qu’une seule et unique finalité : créer des liens. Inutile de préciser que les clichés, les dénis et les insultes ne favorisent pas les échanges. Pis, ils les obstruent et les empêchent lorsqu’ils ne balisent pas le terrain à des situations de conflits. Et c’est cela précisément que nous avions vu en Afrique du Nord ces dernières années. Les médias devant servir de trait d’union entre les citoyens de cette région se sont transformés en caisses de résonance des haines. Des haines qui ont été accélérées et amplifiées par les extrémistes de tous les bords. Avec les réseaux sociaux, nous sommes entrés dans un univers des flux de toutes sortes. Face à des flux d’images et de propos positifs et constructifs, il existe malheureusement un torrent de haine qu’il conviendrait de savoir endiguer par la connaissance, le droit, l’humanisme et le respect.
Tangalt : Comme piste de solutions à la crise identitaire, tu as suggéré entre autres le pluralisme, la tolérance, l’inclusivité et la modernité…
M.A. — Tout à fait ! L’identité qu’elle soit individuelle ou collective se décline inéluctablement au pluriel. À l’image d’une croute terrestre, notre identité est l’agrégation de toutes les strates qui nous composent. Les constituants auxquels nous sommes exposés se superposent pour façonner notre personnalité. Pourquoi dès lors s’obstiner dans un élan de déni et de désintégration ? Bien entendu, cela ne remet pas en question le fait que nous avons chacun un socle sur lequel l’ensemble repose. L’inclusivité et la modernité doivent être reflétées dans le choix même des noms par lesquels nous nous désignons. Ainsi, à une appellation raciste, ethniciste et connotée de type « Maghreb arabe », il conviendrait d’opposer la dénomination « Afrique du Nord » : un vocable géographique neutre, et inclusif qui laisse de la place à tout le monde, y compris à ceux-là mêmes qui travaillent à renier notre existence. Nous entendons et lisons de part et d’autre et à longueur de journée des propos d’exclusion lâchés par des personnes qui rêvent de bâtir un monde uniforme, homogène, unilingue. Les Arabes/ arabophones nient l’identité des Amazighs/ amazighophones. Et ces derniers dénient aux Arabes/ arabophones de notre pays le droit de s’identifier comme arabes. Ce sont là, les idées mêmes de l’inclusivité, de l’acceptation de l’autre dans sa différence que nous avons de la difficulté à digérer. Tout ceci se passe au moment où la planète tout entière tend à valoriser l’idée de la diversité, de l’inclusivité et de l’humanisme.
Tangalt : Avant de te laisser conclure cet entretien, le sujet que tu as débattu devant une société savante et une société profane, pour citer Mammeri et Djaout, constitue-t-il une alerte au « méfait » des réseaux sociaux ou bien une invitation à s’interroger et réfléchir, voire orienter, ce monde virtuel où nous baignons en ce début du XXIe siècle ?
M.A. — La démarche de n’importe quelle entreprise de recherche vise tout d’abord à comprendre de manière impartiale et objective les phénomènes étudiés. Donc, mon premier but était de saisir les corrélations entre les pratiques identitaires en vogue sur les réseaux à l’aune de réseaux médiatiques dans une démarche qui reconnecte ces phénomènes avec le terreau socioanthropologique qui leur a donné naissance. Très souvent, les médias numériques ont été appréhendés comme des objets strictement techniques. Je tenais donc à les remettre dans leur contexte sociologique et anthropologique, et d’expliquer l’ensemble en le reliant aux rapports qu’entretient un groupe social — les Kabyles — avec le pouvoir, le territoire et la mémoire.
Tangalt : Je te laisse la parole pour clore. Tanemmirt-ik.
M.A. — Je te remercie, toi, et le staff de Tangalt pour le travail que vous faites en faveur de la culture et de la littérature notamment celle qui est rédigée en langue taqbaylit/ tamazight.
Nnaser Uqemmum
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Massen Allioui (2024)
Dynamiques identitaires et flux médiatiques globaux — Le cas des Kabyles L’Harmattan, Paris.