Avec la disparition progressive de l’ancienne génération de nos mères, la pseudo-modernisation de nos villages, ainsi que l’apparition de nouveaux moyens de distraction dans les foyers kabyles — moyens qui, paradoxalement, nous éloignent les uns des autres en réduisant drastiquement la proximité humaine — les contes kabyles qui ont bercé notre enfance et nourri notre imaginaire sont aujourd’hui presque ignorés par nos enfants et sérieusement menacés de disparition.

Mqidec Bu Leḥmum, Lunja n Teryel, Tawenza n Wawraɣ, Zelgum, Ɛica m Yeɣden, Amar nnefs, Amɣar Azemni, Awaɣzen et tant d’autres personnages qui ont illuminé nos rêves et enchanté nos âmes lorsque, autour du kanoun, il fallait se serrer les uns contre les autres pour tromper la faim qui tordait nos entrailles et chasser le froid qui engourdissait nos os, n’ont désormais presque plus droit de cité dans notre société.
Les héros de nos enfants portent aujourd’hui d’autres noms, d’autres visages, d’autres costumes que ceux qui peuplaient l’univers de leurs parents. Ils viennent du Japon, de l’Occident, de la Turquie ou d’autres horizons lointains, et véhiculent souvent des valeurs aux antipodes de celles transmises par leur terre ancestrale. C’est tout un pan de notre mémoire collective qui s’effondre sous nos yeux, dans l’indifférence presque générale de ceux-là mêmes qui sont censés protéger leur culture.
Ailleurs pourtant, d’autres peuples, conscients que rien de durable ne peut se construire si le socle de leur existence n’est pas nourri par une sève millénaire irriguant l’authenticité de leur être et consolidant l’ancrage de leur identité dans la conscience collective, ont tout mis en œuvre pour préserver leurs légendes, leurs mythes et leurs contes. Ceux-ci continuent ainsi de circuler dans les veines de leur société comme des globules rouges irriguant les tissus vivants de leur mémoire.
Chez ces peuples, les contes sont sauvegardés de multiples manières : livres, bandes dessinées, dessins animés, films pour enfants, adaptations théâtrales ou reconstitutions audiovisuelles. Chaque génération hérite ainsi de nouvelles éditions plus attractives que les précédentes, permettant à ces chefs-d’œuvre de la littérature orale de traverser le temps sans perdre leur vitalité. Malheureusement, chez nous, il n’en est pas ainsi.
Les rares tentatives de transcription de ces contes furent, dans leur grande majorité, réalisées non pas dans leur langue d’origine, mais en français. Certes, ces travaux ont le mérite immense d’avoir fixé sur papier un patrimoine menacé d’effacement. Mais il n’en demeure pas moins qu’en passant par la traduction, les contes ont souvent perdu leur tonalité originelle, leur texture linguistique, leur souffle poétique et leur verve oratoire. En un mot, ils ont été partiellement dénaturés, perdant ainsi une part importante de leur âme et de leur beauté première.
Parmi les chercheurs ayant approché les contes kabyles, il convient de citer d’abord Camille Lacoste-Dujardin et son ouvrage majeur Le Conte kabyle : Étude ethnologique, paru en 1970. Dans cette étude de plus de cinq cents pages, l’autrice analyse les contes kabyles non comme de simples récits folkloriques, mais comme une véritable radiographie sociale révélant les structures familiales, les croyances, les tensions internes de la société et l’imaginaire collectif kabyle. Son travail témoigne de l’importance anthropologique et symbolique de ces récits.
Un autre chercheur s’est lui aussi penché sur les contes kabyles : Leo Frobenius. Entre 1913 et 1914, il entreprit un vaste travail de collecte visant à mettre en évidence la profondeur symbolique et philosophique des cultures africaines. Cette quête aboutit notamment à la publication de Volksmärchen der Kabylen (Contes populaires kabyles). Ce travail titanesque contribua grandement à faire connaître et à préserver une partie essentielle du patrimoine oral kabyle tout en accordant une reconnaissance scientifique aux contes amazighs.
Parmi nos écrivains, il est impossible de ne pas évoquer Taos Amrouche et son célèbre recueil Le Grain magique. À travers cette œuvre — qu’il faudrait lire, relire et transmettre — la fille de Fadhma Aït Mansour restitue un pan entier de notre mémoire existentielle. Loin d’une approche strictement anthropologique, le travail de Taos relève avant tout de la transmission : une invitation à renouer avec ce qu’il y a de plus authentique en nous-mêmes. Cette passion pour la tradition orale, elle la tenait justement de sa mère, grande dépositaire de la mémoire kabyle.
Un autre monument de la culture berbère s’est également intéressé aux contes : Mouloud Mammeri. Pour cet infatigable chercheur, les contes ne sont pas de simples récits destinés à distraire les enfants ou à bercer les nuits d’hiver. Ils constituent une mémoire collective, une philosophie populaire, une vision particulière du monde et surtout un patrimoine littéraire majeur. Son recueil Machaho ! Tellem Chaho !, publié en 1980, en est l’illustration parfaite. Le titre lui-même reprend la célèbre formule d’ouverture des contes kabyles.
Mammeri considérait la tradition orale kabyle comme une véritable littérature, porteuse d’histoire, de symboles et de sagesse. Son travail dépassait largement la simple collecte : recueillir les récits auprès des anciens, les transcrire, les traduire, les contextualiser culturellement et tenter d’en préserver le souffle et le rythme originels relevait chez lui d’une véritable démarche scientifique.
Cependant, comme souligné plus haut, tous ces travaux, malgré leur importance capitale, ont été réalisés essentiellement dans une langue autre que le kabyle. Dès lors, ils restent inévitablement éloignés de la beauté première du conte et de sa puissance expressive, car, comme le dit l’adage, traduire c’est déjà trahir.
Mis à part peut-être le remarquable travail audio de Shamy Chemini — notamment à travers les CD de contes produits avec le groupe Abranis — peu d’œuvres importantes ont été réalisées directement dans la langue originelle des récits. Cette situation, profondément regrettable, porte atteinte à l’intégrité même de ces joyaux de la littérature orale. Des contes comme Aɛeqqa yasawalen montrent pourtant à quel point la richesse linguistique et poétique du kabyle est indissociable de leur force émotionnelle.
Confinés dans des livres écrits dans une langue qui n’est pas leur vêtement naturel, nos contes agonisent lentement. Leur cri d’alarme doit être entendu. Il devient urgent de les consigner et de les diffuser dans tous les supports possibles — livres, dessins animés, bandes dessinées, séries, films, CD, chaînes YouTube ou TikTok — mais surtout dans leur langue d’origine, si nous voulons sauver une part essentielle de notre être collectif.
Ne pas le faire, c’est accepter que disparaissent à jamais Amɣar Azemni, Lunja, Mqidec et tant d’autres figures fondatrices ; c’est risquer de ne plus comprendre la formule « Amacahu ! » ; c’est ne plus saisir la portée du vers de Lounis Aït Menguellet lorsqu’il chante : Urǧeɣ win turǧa Teryel…
N’est-ce pas un refrain tiré d’un conte kabyle qui a donné naissance à l’une des plus belles chansons berbères : A Baba Inuva ?
N’est-ce pas l’ossature même de ces contes qui nourrit l’imaginaire des chansons de Meksa Abedelkader ?
N’est-ce pas encore un conte qui sublime la magnifique chanson Aɛeqqa Yasawalen de Medjahed Hamid ?
Si la réponse est oui, alors il nous faut avoir le courage de poser la seule question qui vaille :
Avons-nous le droit de laisser mourir ces merveilles de notre littérature et, avec elles, une partie essentielle de nous-mêmes ?

Ait Slimane Hamid