UN HOMME, DES FEMMES
Rachida BEN SIDHOUM, née à Darna (At Yanni) en 1987, est doctorante en littérature amazighe à l’Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou. Elle a à son actif quatre publications : Keltuma, yemma taɛzizt en 2016 (poésie), Lḥif d usirem en 2018 (roman), Icenga n talsa en 2020 (roman) et Tigusa n tissas en 2024 (roman).
Résumons l’intrigue de cette dernière œuvre : dans un village kabyle, Sifaks est amoureux de Masilya. Celle-ci semble éprouver le même sentiment vis-à-vis du jeune homme jusqu’au jour où elle décide de poursuivre ses études sous d’autres latitudes, à Paris précisément. L’idylle ne survivra pas à ce départ. Sifaks se tourne alors vers sa cousine germaine, Wnisa, amoureuse de lui depuis l’enfance alors qu’il l’a toujours considérée comme sa petite sœur ; il finira pourtant par l’épouser. Cependant, avec la routine de la vie conjugale et l’arrivée des enfants, un fossé de plus en plus profond va se creuser entre les époux au point que le mari se met à multiplier les liaisons extra-conjugales jusqu’au jour où l’une de ses conquêtes se présente à son domicile familial, affirmant devant le couple marié qu’elle est enceinte de Sifaks. Le couple survivra-t-il à ce scandale ? C’est ce que le lecteur découvrira dans la dernière partie du récit.
PERSONNAGES
Sifaks et les siens
Sifaks : Narrateur.
Sa mère : Enseignante.
Nna Ɣni : Sa grand-mère.
Wnisa : Son épouse.
Dda Ɛmeṛ : Son oncle.
Nna Dehbiyya : Sa tante.
Les autres
Masilya : Le premier amour de Sifaks.
Nna Lǧuheṛ : Mère de Masilya. Femme aux mœurs légères.
Dda Salem : Son mari.
Nna Ṣaliḥa : Voisine de Sifaks.
Dda Ɛli : Son époux. A fui à Alger.
La petite sœur de Nna Ṣaliḥa.
Tilelli : Jeune fugueuse.
ESPACES
La Kabylie
Le village : L’ancienne maison. La chambre où se sont rencontrés Sifaks et Masilya.
La fontaine : Située loin du village.
Tikejda : Lieu de randonnée. Sifaks et Wnisa s’y retrouvent isolés dans une grotte.
Ailleurs
Alger : Où Sifaks vécut un temps.
Paris : Où Masilya a étudié. Plus tard, Sifaks s’y établira avec sa famille.
Il ne faut pas omettre la voiture qui emmenait Masilya et Sifaks à l’aéroport d’Alger. C’est dans ce véhicule que les deux jeunes gens ont eu leur premier baiser.
LE ROMAN AU SERVICE DE LA MORALE ?
Tigusa n tissas est résolument un roman à thèse. Qu’il s’agisse de l’intrigue principale (histoire de Sifaks) ou des intrigues secondaires (celle de sa tante Dehbiyya, celle de Nna Saliḥa ou celle de Tilelli, la jeune fugueuse), tout concourt à une nouvelle définition des rapports hommes / femmes dans la société kabyle contemporaine.
Le discours moral est porté essentiellement par le Narrateur qui, fort de son expérience, de ses erreurs et de ses errances, se présente comme une instance légitime, autorisée à montrer aux autres, hommes et femmes confondus, comment bien se comporter pour que la famille et la société kabyles soient viables au 21ème siècle.
Son journal, qu’il rédige sur des carnets (tizmamin) que découvrira Wnisa, et qui se confond avec le roman, est considéré par l’auteur (Sifaks) comme une somme de leçons de vie (timsirin n tudert) qu’il propose aux autres.
Mais de quelles leçons Tigusa n tissas est-il le nom ? Il s’agit pour Sifaks (et pour l’autrice, d’après le préfacier, Lyazid Ouerdi) de montrer qu’il est possible d’arriver à un équilibre entre la tradition et la modernité en matière de rapports hommes / femmes en extrayant le meilleur de chacune des notions.
La tradition
Commençons par la tradition. Sifaks, qui a d’abord été à cheval sur les sacro-saintes valeurs kabyles liées à la condamnation de toute relation extraconjugale, finira par les bafouer en commençant par accepter les avances de Masilya dans la voiture qui les menait à l’aéroport. Ensuite, une fois marié à Wnisa, en trompant celle-ci plus souvent qu’à son tour. L’esclandre provoqué par l’irruption, chez lui, de l’une de ses conquêtes, prétendant être enceinte de lui, était propre à porter un coup fatal à son couple et à sa famille. Dès lors, la défense de l’honneur de la famille et de la tribu devient le cheval de bataille de Sifaks.
Mais qu’est-ce, au juste, que l’honneur de la famille chez les Kabyles ? Pour paraphraser FERAOUN, cet honneur gît entre les cuisses de leurs femmes, mariées ou non. Une femme qui a le malheur d’avoir des relations en dehors du mariage est une femme maudite (tamenɛult). Non seulement elle est rejetée mais elle risque jusqu’à la mort. Et que dire de l’opprobre qui s’abat sur sa famille et sa tribu ? D’où la discrétion dont la femme kabyle est censée se parer. Ne pas trop se montrer ni même parler devant les mâles de peur de provoquer le désir chez ces derniers. Voilà ce qui lui est demandé. Une fois mariée, elle ne saurait déroger à la règle de la fidélité. Mais la fidélité conjugale est également impérative pour l’homme. Nous avons vu que sa transgression a failli coûter très cher à Sifaks qui, devenu un homme installé dans une situation matérielle confortable, fait désormais tout pour préserver sa famille.
L’une des intrigues est également centrée sur ce principe de fidélité conjugale, principe bafoué allègrement par Nna Lǧuheṛ, mère de Masilya et épouse de Dda Salem. Des rumeurs circulent sur son comportement et sur les aventures qu’elle aurait lors de ses déplacements à la fontaine située loin du village. Lorsque les choses se précisent, elle finit par prendre la fuite, abandonnant mari et fille. Cependant, des années plus tard, elle revient au village, accompagnée de Masilya. Le premier geste de Dda Salem est alors de lui administrer en public une correction mémorable… avant d’accepter son retour au foyer conjugal. Sociologiquement, cette acceptation ne paraît pas conforme au comportement kabyle, qui exigerait plutôt le divorce mais n’avons-nous pas affaire à une fiction romanesque ?
A ce stade du récit, on s’imagine que l’épouse va s’assagir. Que nenni ! Elle va créer une association féminine, destinée, croit-on, à la promotion de la femme et au bien-être du village. En réalité, découvrira Sifaks, la surprenant en train de « dévergonder » un groupe de jeunes filles devant lesquelles elle prône la liberté sexuelle, l’organisation féminine n’est qu’un moyen pour elle de se venger de son mari et de l’ensemble des villageois pour l’avoir traitée comme une réprouvée.
Le Narrateur la dénonce alors et elle prend de nouveau la fuite, avec sa fille, cette fois.
Et que dire de la trajectoire de Masilya ? Elle est résumée par un proverbe : « Isers uḥeddad afḍis, irfed-it mmi-s. » Lorsque le vieux forgeron dépose enfin son marteau, son fils le reprend tout naturellement. Autrement dit : « Tel père, tel fils ». En l’occurrence : telle mère, telle fille. Souvenons-nous que c’est elle, Masilya, qui a fait jadis des avances à Sifaks et qui l’a embrassé à l’arrière de la voiture qui les conduisait à l’aéroport d’Alger. Il la découvrira plus tard dans une vidéo, à moitié nue, riant à gorge déployée devant un inconnu. On apprendra même qu’en réalité elle est une fille illégitime, née des frasques de sa mère.
Une autre intrigue qui nous est donnée à lire : celle de Tilelli, la jeune fugueuse. La demoiselle, victime de cyberharcèlement, se confie à sa mère mais celle-ci ne la prend pas au sérieux. Lasse de la violence et de l’incompréhension qu’elle subit à la maison, elle quitte le domicile familial alors qu’elle est en dernière année universitaire dans l’espoir d’une vie meilleure. Las, elle ne sera qu’un simple objet sexuel entre les mains des hommes qu’elle rencontre dans les cabarets qu’elle fréquente. Sifaks ne la condamne pas tant pour avoir fui les mauvais traitements de sa famille que pour la débauche et la déchéance dans lesquelles elle était tombée alors qu’elle aurait dû lutter pour une vie plus « honorable ».
La modernité
Une fois posé cet interdit de la liberté sexuelle, la société kabyle, par le truchement de Sifaks, peut aborder le thème brûlant de l’émancipation de la femme à travers les acquis arrachés par le mouvement féministe international depuis la seconde moitié du 19ème siècle.
Après le scandale provoqué par l’orientation imprimée par Lǧuheṛ à l’association féminine qu’elle dirigeait et qui a entraîné la méfiance entre villageois, ces derniers, craignant pour leur honneur, ont retiré leurs filles de l’école et empêché les travailleuses de se rendre sur leur lieu de travail. Sifaks et Wnisa se proposent alors de restaurer la confiance au village. Grâce à l’action de Wnisa visant à « assainir » l’association, l’élément féminin a pu de nouveau retrouver le chemin de l’école ou son lieu de travail. La société kabyle, telle qu’elle est donnée à voir dans Tigusa n tissas, est favorable aux droits à l’éducation et au travail pour les femmes.
Notons que le discours moderniste, que nous retrouvons largement dans le dernier chapitre consacré au 8 mars, n’a pas toujours prévalu : combien de filles kabyles, parfois pubères, ont été retirées de l’école dès lors que leurs formes commençaient à constituer un objet de désir pour les mâles ? Nous parlons là des premières décennies qui ont suivi l’indépendance, que ce soit chez nous ou dans les pays d’émigration. Aujourd’hui, au 21ème siècle, les choses ont changé et le discours est devenu nettement progressiste quant aux droits à l’éducation et au travail pour les femmes. Un bémol, cependant : une partie de l’élément féminin, afin de bénéficier de cette émancipation, va se protéger derrière le voile. Mais c’est là un autre débat qui n’a d’ailleurs pas été abordé dans le roman. Un autre sujet tabou ?
Les procédés langagiers du discours moralisateur
Intéressons-nous, à présent, aux différentes formes que prend le discours moralisateur et aux procédés langagiers mis en œuvre dans le texte.
Nous pouvons distinguer trois axes à ce sujet :
– L’obligation morale
– Le conseil
– L’opinion personnelle du Narrateur
- a. L’obligation morale
Statistiquement, c’est le premier axe qui l’emporte. Le Narrateur, s’adressant parfois directement à la femme (a tameṭṭut), à l’homme (ay ababat) ou aux deux (fell-am / ak), leur présente souvent sa propre opinion comme une obligation morale, un impératif catégorique, pour reprendre le concept du philosophe allemand Emmanuel KANT :
– Yewwi-d lḥal (il faut), ur d-yewwi lḥal (il ne faut pas)
– Ilaq ad teḥṣum belli (vous devez savoir que…)
– Ameyyez yettuḥettem fell-am (tu te dois, femme, de penser aux conséquences…)
Sur le plan des modes verbaux, l’impératif est souvent employé, soit à la forme affirmative, soit à la forme négative :
– à la forme affirmative : gzu (comprends), issin (sache), qqar-as (dis-lui, conseille-lui), ẓẓu tikta (sème les idées…)
– à la forme négative : ur as-qqar (ne crois pas), ur ttamen (ne va pas croire), ur tettu (n’oublie pas)
Il arrive également au Narrateur de recourir à un proverbe : « Win yebɣan lewqam, yezwir deg at wexxam ». C’est là un argument d’autorité.
- Le conseil
Ici, le discours moralisateur est atténué, se présentant sous forme de souhait ou de conseil : a win yufan, lemmer d lebɣi (il serait souhaitable), mayella tebɣam (si vous le voulez), yelha lemmer (il serait bon que), yecbeḥ fella-k (cela te conviendrait, cela t’honorerait).
Notons également dans ce registre le recours à l’interrogation : ayen nettṛaǧu… akken ad nemlil ? (Pourquoi devons-nous attendre… pour nous rencontrer ?), d acu yellan deg-s ma… ? (Qu’y a-t-il de difficile à ?)
- L’opinion personnelle du Narrateur
Elle peut prendre la forme de la déploration exprimée à la première personne du pluriel : A tiyita deg-neɣ yersen (pauvres de nous), nekkni ur neḥṣi ara (nous ignorons, hélas, que…). Rarement, le Narrateur interviendra directement à la première personne du singulier : nek, ffɣeɣ ttexmam yecban wa (quant à moi, je m’inscris en faux contre ce raisonnement). Le plus souvent, l’opinion personnelle du Narrateur est exprimée à la troisième personne, se présentant ainsi comme une vérité générale : iseɣ d lḥeṛma n tmeṭṭut, ur yelli kan deg… (l’honneur et la dignité de la femme ne résident pas seulement dans…)
Morale et prédication
Si l’on examine la façon dont les fragments du discours moralisateur s’insèrent dans le récit, on s’aperçoit que c’est le plus souvent par le truchement de l’Enonciateur-Narrateur qui, entre deux péripéties, va prodiguer conseils ou objurgations aux Enonciataires, femmes, hommes ou les deux réunis, à l’instar d’un prédicateur laïque, mais d’un prédicateur tout de même. Personnellement, cela m’évoque irrésistiblement les émissions de radio ou de télévision qu’il m’arrive parfois de suivre par accident (et par curiosité) où un spécialiste de la religion (imam, théologien…) y répond aux questions des auditeurs ou téléspectateurs. Questions portant en partie sur la pratique religieuse mais majoritairement à caractère sociétal : divorce, violence conjugale et familiale, héritage, éducation des enfants, argent…
Il n’est pas interdit d’aborder ce genre de thématiques dans un roman, y compris dans l’esprit de l’essai littéraire, à une condition : que cela ne nuise pas à la littérarité du texte. Or, ici le discours moralisateur s’invite sans aucune distance : pas la moindre once d’humour, guère de fable ou de parabole pour introduire le point de vue du Narrateur ou de l’auteur quant à telle ou telle question d’ordre moral, sociétal ou autre. Tout est au premier degré et dans un style dénué de toute originalité.
Puisque nous en sommes au style, restons-y. C’est dans les passages consacrés à l’enfance (chapitre 1) que la romancière a donné le meilleur d’elle-même sur le plan stylistique (cf. morceaux choisis ci-après). Ce premier chapitre, qui se termine par une chute, au propre comme au figuré, peut d’ailleurs être lu comme une véritable nouvelle ayant son autonomie.
Par Idir AMER
suivra partie Morceaux choisis.