Boualem Rabia est une figure emblématique de la culture kabyle et, plus largement, amazighe. Écrivain et poète d’expression kabyle et française, il maîtrisait parfaitement les deux langues, ce qui lui permettait de traduire lui-même ses œuvres afin de les rendre accessibles dans les deux versions. Artiste polyvalent, il fut également enseignant, peintre, homme de cinéma, producteur et animateur d’émissions radiophoniques.

Son parcours multiforme témoigne d’un engagement profond en faveur de la création et de la transmission culturelle. Son œuvre est très variée et son travail contribue fortement à la préservation et à la valorisation de la langue et de la culture berbère/kabyle. Il était un proche de Mouloud Mammeri qui l’a cité dans son livre Cheikh Mohand a dit par ces mots : « Boualem Rabia, le plus jeune de tous, a apporté zèle et compétence à recueillir des dits du cheikh ». Boualem Rabia est né en 1958 et est mort le 8 août 2025. Il a été enterré dans son village d’origine, Mansoura, à Aït Ziki. Voici quelques-unes de ses publications les plus connues :

  • Recueil de poésies kabyles — Le viatique du barde : recueil bilingue (kabyle/français).
  • Si Tala N Cheikh Mohand : essai consacré au poète Cheikh Mohand Ou Lhocine.
  • Nnig Usennan : roman en kabyle.

Entretien réalisé pour Tangalt par Mohand Larbi Allili avec deux de ses proches amis : la poétesse et femme de radio Hadjira Oubachir et le chanteur et peintre Azal Belkadi.

C’est une question à chacun de vous : quand est-ce que vous avez connu Boualem Rabia et dans quelle circonstance ?

Azal : Écoutez ! Tout d’abord, je dois vous dire que moi, je dois tout à Boualem Rabia. Je l’ai connu dans les années 1991/1992 alors que j’étais étudiant à l’école des beaux-arts d’Azazga, où nous étions la première promotion. Un jour, il m’a surpris en train de faire un travail pour mon cours de calligraphie latine dans le module d’arts plastiques, et il s’est adressé à moi alors que je ne le connaissais pas et il m’a suggéré de travailler sur le tifinagh. C’est à partir de ce moment que je me suis orienté vers la calligraphie tifinagh et, à ce jour, je suis régulièrement invité par plusieurs festivals internationaux pour présenter mes œuvres. En fait, Boualem nous a inspirés, moi et mes collègues, à travailler sur tout ce qui est kabyle et amazigh pendant notre cursus d’études. Par exemple, dans le module de création textile, on s’était intéressé à tout ce qui est artisanat kabyle. D’autre part, il nous a fait découvrir la chanson kabyle (dite moderne) des années 80, notamment le groupe Yugurten dont il était le parolier.

Hadjira : Moi, je l’ai rencontré lors du tournage du film Si Mohand u M’Hand, l’insoumis (2008) pour lequel Boualem a écrit les dialogues, a réalisé les décors, les costumes et même le maquillage. En fait, il est doué dans tout ; un artiste complet. Vous savez, il tricote et brode ses pulls. Permettez-moi de parler de lui au présent, car moi, je vois sa présence partout.

Azal : Il a écrit les dialogues des films La montagne de Baya, Si Mohand Oumhand l’insoumis et Arezki Lbachir l’indigène. Il en a aussi fait les costumes, les décors, et dans le cas du film Arezki Lbachir, il a même chanté (icewwiqen) dans la bande sonore.

Hadjira : Il connaissait des centaines, voire des milliers de poèmes qu’il chantait a cappella (yettcewwiq), notamment Taous Amrouche, Cherifa, Hanifa. D’ailleurs, pendant le tournage du film Si Mohand u M’Hand, tous ceux qui étaient là étaient comme envoûtés dès que Boualem commençait à chanter, de telle manière qu’ils ne voulaient pas aller dormir.

Boualem Rabia n’était pas seulement un poète et écrivain, mais aussi un artiste visuel passionné par la peinture. Bien que sa renommée repose principalement sur sa littérature et sa contribution à la culture kabyle, sa pratique picturale est un aspect tout aussi significatif de son œuvre créative. Est-ce qu’il avait une formation académique dans ce domaine ?

Azal : Ce qui était intéressant chez lui, c’est qu’il avait un véritable don pour les arts plastiques. Avant tout, il aimait profondément la peinture. Quand je l’ai connu à l’époque, il décorait les façades des restaurants, des cafés et des bars à Azazga. Son style était la peinture symbolique : il affectionnait certains motifs et avait une passion pour la peinture rupestre. Il reproduisait ainsi les figures préhistoriques du Tassili sur des jarres en poterie, des figures que l’on retrouve également sur la poterie kabyle et dans les anciens tatouages portés par les femmes.

Hadjira : Il est arrivé jusqu’à peindre les pierres de la brigade de gendarmerie démolie à Azazga lors du printemps noir en 2001.

Boualem Rabia, formé en tant que professeur de français, a entamé sa carrière dans l’enseignement dès les années 1970. Toutefois, au-delà de son rôle de pédagogue, il s’est surtout distingué comme un passeur de mémoire. Au-delà des nombreux poèmes qu’il a composés, que ce soit en kabyle ou en français, il a consacré une grande partie de sa vie à la collecte, à la traduction et à la publication de poèmes kabyles anciens, souvent anonymes, qu’il a sauvés de l’oubli. Boualem Rabia était capable de restituer à ces vers leur puissance, leur émotion et leur vérité, s’inscrivant ainsi dans la lignée des bardes kabyles qui ont transmis leur art oral avec finesse et profondeur. Parlez-nous un peu de sa poésie.

Hadjira : En termes de poésie, je l’ai toujours considéré comme le Baudelaire kabyle. Par ailleurs, il peut passer facilement du kabyle au français et vice versa. Il faut dire qu’il était l’un des plus jeunes collaborateurs de Mouloud Mammeri ; il lui a recueilli énormément de poèmes pour ses publications : Poèmes kabyles anciens et Cheikh Mohand a dit. Je tiens aussi à dire qu’il a pas mal aidé Tassadite Yacine dans son recueil de poèmes Izli.

Azal : D’abord, il était mon enseignant de français. En 1992, il y avait une universitaire amie à lui, Jane Goodman (professeure d’anthropologie, université de l’Indiana, Bloomington), qui était venue faire de la recherche pour une thèse de doctorat sur la poésie kabyle ancienne. Elle a séjourné pendant une certaine période au village Aït Issad (elle s’était fait appeler Djamila) et comme elle cherchait à compléter son travail dans la région de Michelet, Boualem m’a proposé de l’accueillir chez moi, à la maison de mes parents. Et voilà que j’étais devenu un ami de Jane qui a vécu plus de 3 mois chez moi avec ma mère et mes sœurs. C’est pour vous dire que Boualem a travaillé avec énormément de gens ; par exemple, il a contribué à pas mal de thèses de fin d’étude pendant les premières années de la création du département de langue amazighe à l’université Mouloud Mammeri.

Hadjira : Boualem a aidé beaucoup de monde : des artistes, des auteurs, des étudiants, des hommes de théâtre, des réalisateurs de cinéma. Je le considère un peu comme Mohya ; il suffit de le solliciter et, quel que soit le projet, pourvu que ça soit en lien avec la culture berbère, il a toujours quelque chose à proposer, à apporter et sans chercher ni contrepartie, ni reconnaissance.

Azal : Je me souviens très bien du début des années 1990, où beaucoup d’artistes venaient le rencontrer ; on peut vous citer Cheikh Youcef Aḍebbal à qui il a transmis des mélodies anciennes. Il y avait aussi l’ancien directeur des beaux-arts d’Alger Ahmed Asselah – paix à son âme –, Lounis Aït Menguellet, Ouiza Bacha – paix à son âme –, qui a beaucoup travaillé sur la poterie kabyle ancienne. C’est aussi pendant cette période qu’il a travaillé sur son premier livre Aɛwin n umeddaḥ (Florilège de poésies kabyles – Le viatique du barde).

Boualem Rabia a également travaillé à la Radio Algérienne, Chaîne II, où il a animé plusieurs émissions qui ont marqué son époque, notamment Tala ‘g izlan. Sa carrière à la radio n’était pas seulement celle d’un enseignant, d’un poète ou d’un écrivain, mais aussi celle d’un passeur culturel et d’un intermédiaire entre les générations. À travers ses émissions, il a cherché à promouvoir la culture kabyle et amazighe, en mettant en lumière des thématiques liées à l’histoire, la littérature, la poésie et la musique de cette culture millénaire, n’est-ce pas ?

Hadjira : Tout à fait. En fait, il a été producteur et animateur de nombreuses émissions. Il a également collaboré avec Zira sur des programmes consacrés à la poésie et à la littérature kabyles. En réalité, il s’est toujours préoccupé, avant tout, de la qualité du contenu de ses interventions et de ses contributions. Pour lui, l’essentiel a toujours été de partager, transmettre et valoriser la culture. D’ailleurs, il ne s’est jamais soucié des droits d’auteur.

Azal : Boualem, en fait, était pluridisciplinaire et ne voulait pas mettre de frontières entre les différents domaines artistiques et culturels. Il disait que l’art est une sensibilité à condition de le faire avec cœur et que tu n’es pas obligé de choisir juste une discipline comme le chant ou la peinture. L’image de Boualem pour moi est comme celle du dieu Krishna aux huit bras.

Hadjira : Je voulais aussi parler du personnage ; il possède un sens de l’humour remarquable. Sous l’ironie de ses anecdotes se dévoile une véritable profondeur de pensée. Son humour, incisif sans jamais être gratuit, faisait écran à des réflexions qui nous poussaient à réfléchir. Il est charismatique, très fier mais pas du tout snob. Et comme il l’a voulu, il a été enterré dans son village d’origine, Mansoura, à Aït Ziki, et c’est dans un endroit de la montagne difficile d’accès. Il disait : « Même en étant mort, je vais vous faire subir la montée » (Ula di lmut-iw aw nessaṛwuɣ asawen). Boualem Rabia était un guide, celui sur lequel on pouvait compter pour sa rigueur intellectuelle et son intégrité. À travers sa poésie et ses connaissances, il a donné une voix à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer. Son départ, personnellement, m’a déstabilisée émotionnellement. Il manque terriblement à ma vie, l’ami, le poète.

Azal : Boualem n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait. Vers la fin de sa vie, alors qu’il était atteint d’un cancer, rares sont ceux qui ont cherché après lui ; il a été très déçu par beaucoup de gens. Il disait : « C’est comme celui qui dansait pour un aveugle ou bien qui chantait pour un sourd » (Am win-a iceṭṭeḥ-en iw adarɣal neɣ icennu-n iw aɛeẓẓug). Je tiens à dire qu’il a écrit des livres qui n’ont jamais été publiés. Heureusement qu’il a publié son roman Nnig Usennan. Le seul point positif à relever était l’hommage que l’association culturelle de Tizi Bouchene lui a rendu de son vivant. Ça lui a fait tellement plaisir qu’il n’en revenait pas.

Mohand Larbi Allili


Les pierres de la révolte
Publié le 27 septembre 2007
par Boualem Rabia

Dieu que de pierres sur l’asphalte
Révoltées ces pierres ointes de sang
Sang de jeunes innocents
Pierres précieuses
Plus précieuses que l’or et l’argent
De dépit la révolte se gonfle
Se gonfle puis éclate
Et de blanche qu’elle était
Elle est devenue écarlate
Au rythme de la tornade répressive
Mue par une intrigue de psychopathes
Algérie
Peu leur chaut le cap
Pris par ton esquif
Qu’ils mènent à la dérive
Dieu que de pierres jonchent les rues
Défigurées
Par la douleur la cendre et la suie
Insurgées ces pierres qui réclament justice
Quand elles se heurtent aux fusils
D’une vieille peur
Qui tire et tue
La peur a peur des jouvenceaux
Pierres gorgées de douleurs et de rancœur
Plus précieuses que l’agate et le rubis
Agate des astres éteints
Rubis du sang versé par tous les gavroches
Qui revendiquent leur Printemps
De la première
À la vingtième marche de l’échafaud
Dieu que de pierres lancées
Face à la horde armée
Par des preux à la fleur de l’âge
Qui n’avaient que ces pierres et le courage
Alors que de cœurs transpercés
Que de têtes fracassées
Mais tireurs acéphales
On ne dispute point le ciel aux oiseaux
En ce Printemps ténébreux
De l’Algérie en berne
Allez-y tireurs haineux
L’histoire vous ne pourrez l’assassiner
Quant à nous
Nous n’enterrons pas nos hommes
Nous plantons des oliviers
De chaque tombe que nous avons creusée
Il fusera un accru de LIBERTÉ