Indéniablement, Mohya (Mohand Ou Yahya) a joué un rôle capital dans l’émergence de la littérature kabyle contemporaine. Avec Rachid Aliche et Amar Mezdad, il fut l’un des grands défricheurs de chemins (seg wid yettruẓun isula) pour cette expérience fantastique : faire accéder la langue kabyle, et à travers elle la langue berbère, à l’universalité.
Au début des années 1980, le défi était immense et il fallait le relever. Notre poète et dramaturge était de ceux qui n’hésitent pas à descendre dans l’arène. Deux choses étaient alors vitales à prouver : d’une part, que la langue berbère pouvait s’écrire ; d’autre part, qu’elle pouvait exprimer des pensées philosophiques et existentielles. Ce dernier souci constituait d’ailleurs l’une des préoccupations majeures de nombreux poètes kabyles, notamment Lounis Aït Menguellet, qui abordait déjà des thèmes liés à ce type de questionnements : « Qui suis-je ? Pourquoi suis-je ? ».
L’un des poèmes majeurs de sa production dans ce registre demeure incontestablement Ay abeḥri d-iffalen. Si la démarche de Lounis Aït Menguellet pour arrimer la littérature kabyle à l’universalité passait par les thématiques et le renouvellement des métaphores, celle de Mohya était tout autre. Elle consistait à adapter les œuvres universelles dans la langue locale — une gageure, un projet redoutable et loin d’être évident.
En effet, la langue amazighe, longtemps réduite à ne véhiculer que des préoccupations domestiques liées au quotidien, ne semblait pas pouvoir envelopper, avec son lexique jugé limité, des pensées raffinées et profondes touchant au devenir humain, avec toute la complexité que ce type de sujet exige. C’est précisément là que réside l’immense mérite de notre artiste. Pièce après pièce, Mohya démontra à tous ceux qui dénigraient la langue ancestrale de ce pays que celle-ci était plus vivante que jamais et qu’elle était capable de restituer, avec un bonheur inouï, les plus grandes œuvres universelles.
Parfois, l’adaptation est tellement réussie que, si l’on ne précise pas que tel poème ou tel texte est tiré de l’œuvre de tel ou tel écrivain, on a l’impression que la pièce traduite est née dans la langue kabyle elle-même. Mohya possédait ce don rare de restituer en kabyle toute la force du verbe originel : une véritable prouesse. Ainsi, par exemple, on ressent parfois avec davantage d’intensité le texte Amzerṭi (Le Déserteur) en kabyle qu’en français, et ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres.
Depuis, de nombreux ouvrages — romans, pamphlets et autres textes — ont été traduits en kabyle, avec des réussites diverses. Ici aussi, hélas, un véritable travail d’évaluation critique de la qualité de ces adaptations reste à faire. Mais notre propos est ailleurs. Pour nous, la question touche à la fois à Mohya et au monde éditorial local.
En effet, à ce jour, le travail monumental de Mohya n’est malheureusement véhiculé que par des cassettes audio. Aucune maison d’édition n’a réellement pensé — ou voulu — publier ses écrits sous forme de livres. Pourtant, telle devrait être la mission de toute maison d’édition digne de ce nom. Ailleurs, les éditeurs investissent pour acquérir des manuscrits de valeur encore inédits ; chez nous, ceux qui se consacrent à la réédition se contentent souvent de republier des romans ou des travaux tombés dans le domaine public.
Cette anomalie disqualifie de facto ces maisons qui, en vérité, ne semblent courir que derrière le gain facile. Un autre manquement majeur réside dans l’absence de véritables collections éditoriales, notamment consacrées aux œuvres traduites. Ailleurs, les maisons d’édition se disputent les droits de traduction des grands auteurs ; chez nous, ce travail d’adaptation, lorsqu’il existe, repose presque exclusivement sur le bénévolat de quelques passionnés de littérature — une situation qui ne peut durer éternellement.
Que Mohya ne soit toujours pas édité en livre suffit à démontrer l’amateurisme de certaines maisons d’édition, mais aussi à souligner le statut précaire encore assigné à la littérature d’expression kabyle.
Hamid Ait Slimane