La Religieuse, chef-d’œuvre de la littérature française de Denis Diderot, vient d’être traduite en kabyle par le poète et écrivain Salmi Moussa. À l’occasion de cette entreprise littéraire aussi ambitieuse qu’exigeante, il a bien voulu répondre aux questions de Tangalt. Il revient sur les défis qu’a représentés cette traduction, mais livre également sa réflexion sur la littérature kabyle contemporaine, ses ambitions, les obstacles auxquels elle est confrontée et les perspectives qui s’offrent à elle.
Écrit vers 1760 et publié à titre posthume, ce roman raconte le destin de Suzanne Simonin, une jeune fille née d’une relation adultère. Afin d’expier sa faute, sa mère la voue à la vie religieuse et la contraint à entrer au couvent, en dépit de son absence totale de vocation.

Dès lors, Suzanne mène une existence marquée par la souffrance et la privation de liberté. Après avoir trouvé un certain réconfort auprès d’une première supérieure, femme bienveillante et compatissante, elle voit son sort basculer à la mort de cette dernière. Sa remplaçante lui fait subir un véritable calvaire, fait d’humiliations, de privations et de mauvais traitements, cherchant à la contraindre à accepter une vocation qu’elle n’a jamais choisie.
Transférée par la suite dans un autre couvent, Suzanne est confrontée à une nouvelle épreuve. La supérieure de cette communauté développe à son égard un attachement aussi passionné qu’ambigu, rendant son séjour encore plus éprouvant. Dès lors, une seule idée l’obsède : recouvrer sa liberté. Grâce à l’aide de quelques personnes compatissantes, elle parvient finalement à s’évader. Mais cette fuite ne lui apporte pas la sérénité espérée. Livrée à elle-même, sans ressources ni protection, elle demeure exposée aux incertitudes et aux dangers du monde extérieur.
À travers ce récit bouleversant, Diderot livre une critique implacable des institutions religieuses lorsqu’elles enferment des êtres contre leur volonté. Il dénonce les vocations imposées et, plus largement, la condition des femmes au XVIIIe siècle, souvent privées de la liberté de choisir leur propre destin.
Depuis Mohya, qui a su transposer avec talent de grandes œuvres de la littérature universelle dans la langue kabyle, nombreux sont les amoureux de la littérature qui se sont engagés dans ce chantier à la fois exigeant, porteur d’espoir et particulièrement enrichissant pour notre langue et notre culture. Des œuvres aussi monumentales qu’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, L’Étranger d’Albert Camus, Le Pain nu de Mohamed Choukri, Mille hourras pour une gueuse de Mohammed Dib, La Traversée de Mouloud Mammeri, Le Vieil Homme et la Mer d’Ernest Hemingway, La Ferme des animaux de George Orwell ou encore L’Alchimiste de Paulo Coelho ont ainsi été traduites ou adaptées en kabyle.
Ces entreprises de traduction et d’adaptation ont permis de greffer à notre culture une nouvelle branche, riche et prometteuse : celle de l’ouverture sur l’universalité. Elles contribuent à faire de la langue kabyle non seulement un instrument d’expression de notre identité et de notre mémoire, mais également une langue capable d’accueillir, de transmettre et de produire les grandes œuvres de la pensée et de la littérature universelles. Elles participent ainsi à son passage progressif vers le statut de langue de culture et de savoir.
C’est précisément autour de cette question — l’apport de la traduction à une culture autochtone et à l’enrichissement de sa langue — mais aussi autour de la place du roman kabyle dans l’échiquier littéraire, tant local qu’international, que Salmi Moussa a bien voulu échanger avec nous.

À travers cette interview, il sera également question des défis auxquels se trouve confrontée la littérature kabyle contemporaine, de ses ambitions, de ses rapports avec la littérature universelle et, surtout, de sa capacité à franchir les frontières pour prendre pleinement part au dialogue des cultures.

Salmi Moussa est connu pour sa passion de la littérature, mais aussi pour son engagement dans la traduction en kabyle de grandes œuvres de la littérature universelle. Pouvez-vous nous parler de ce parcours et de cette vocation ?
Je n’ai jamais conçu la traduction comme un exercice auxiliaire de la littérature, encore moins comme une simple opération de transposition linguistique. À mes yeux, elle constitue un acte de pensée, un geste de civilisation et une manière d’habiter le monde. Si l’écriture est une création, la traduction est une recréation ; elle est cette seconde naissance de l’œuvre qui lui permet de franchir les frontières historiques, culturelles et linguistiques sans renoncer à son identité profonde. Mon parcours est né d’une double fidélité : fidélité à la littérature universelle, qui demeure l’une des plus hautes expressions de l’expérience humaine, et fidélité à la langue kabyle, dont je suis intimement convaincu qu’elle possède toutes les virtualités nécessaires pour accueillir cette universalité. Je n’ai jamais considéré le kabyle comme une langue confinée à la sphère du quotidien ou de l’oralité. Toute langue porte en elle une vocation universelle ; seules les circonstances historiques déterminent l’étendue de ses usages. Adapter les grands textes revient ainsi à inscrire le taqbaylit dans le dialogue plurimillénaire des cultures. Une langue qui ne traduit pas finit par ne converser qu’avec elle-même ; or une culture qui cesse de dialoguer avec les autres risque de se condamner à l’autarcie intellectuelle. La traduction est précisément ce lieu où les différences cessent d’être des frontières pour devenir des médiations.

Vous venez de publier une traduction libre de La Religieuse de Denis Diderot. Pourquoi avoir choisi ce grand classique de la littérature française ?
Le choix de La Religieuse n’est nullement fortuit. Ce roman est beaucoup plus qu’un récit de vocation contrariée. Il constitue une méditation philosophique sur la liberté, sur les rapports entre les institutions et l’individu, entre l’autorité et la conscience, entre le pouvoir et la dignité humaine. Diderot n’y critique pas simplement le cloître ; il interroge tous les enfermements. Il montre comment une institution, lorsqu’elle oublie sa finalité humaine, peut devenir une machine à fabriquer la souffrance. Cette réflexion dépasse largement le contexte religieux du XVIIIe siècle pour rejoindre toutes les formes contemporaines d’aliénation. J’ai choisi une traduction libre, une adaptation transculturelle, parce qu’une fidélité exclusivement littérale risque parfois de trahir la fidélité essentielle : celle de l’esprit de l’œuvre. Traduire, ce n’est pas transporter des mots comme on déplace des objets ; c’est restituer une vision du monde. Entre la lettre et le sens, j’ai toujours privilégié la fidélité au mouvement profond de la pensée.

Comment s’est déroulé ce travail de traduction ? Quelles ont été les principales difficultés auxquelles vous avez été confronté ?
Toute traduction sérieuse est une longue négociation entre deux imaginaires linguistiques. Le français classique de Diderot possède ses rythmes, ses périodes, ses implicites philosophiques et ses nuances psychologiques. Le taqbaylit, quant à lui, possède une économie expressive différente, une syntaxe propre et une sensibilité stylistique singulière. La principale difficulté ne résidait donc pas dans le vocabulaire, mais dans le transfert d’une architecture de pensée. Il fallait préserver la tension dramatique et la profondeur analytique sans imposer au kabyle des tournures qui lui seraient étrangères. Cette expérience m’a conforté dans une conviction ancienne : traduire est moins un problème linguistique qu’un problème herméneutique. Avant de traduire un texte, il faut l’interpréter ; avant d’interpréter, il faut le comprendre ; et avant de comprendre, il faut accepter de se laisser transformer par lui.

Depuis quelques années, on assiste à une multiplication des traductions d’œuvres universelles en kabyle. Selon vous, quelles sont les ambitions de telles entreprises ? Quelles en sont également les limites ?
Je considère cette dynamique comme l’un des phénomènes les plus prometteurs de la littérature kabyle contemporaine. Une langue devient pleinement langue de culture lorsqu’elle cesse d’être uniquement productrice de textes originaux pour devenir également accueillante aux grandes œuvres du patrimoine mondial. L’ambition est multiple. Il s’agit d’élargir l’horizon intellectuel du lecteur kabylophone, de démontrer la capacité expressive de la langue, d’enrichir ses ressources conceptuelles et d’inscrire la culture kabyle dans le vaste réseau des échanges universels. Cependant, la traduction ne saurait devenir une fin en soi. Une littérature ne se construit pas exclusivement sur des œuvres importées. Elle doit produire sa propre philosophie, son propre imaginaire, ses propres mythologies et ses propres formes esthétiques. La traduction ouvre les portes ; la création construit la demeure.

Plus généralement, quel est l’apport de la traduction au développement de la littérature amazighe et à l’enrichissement de la langue kabyle ?
Toutes les grandes langues littéraires se sont constituées grâce à la traduction. L’histoire des civilisations montre que les périodes de plus grande fécondité intellectuelle correspondent presque toujours à d’intenses mouvements de traduction. La traduction enrichit le lexique, affine les structures discursives, développe les capacités argumentatives et introduit de nouveaux horizons esthétiques. Elle oblige également la langue à explorer des territoires conceptuels qu’elle n’avait parfois jamais fréquentés. Mais son apport le plus profond est peut-être d’ordre épistémologique : elle transforme notre manière même de penser. Chaque langue éclaire le réel selon une perspective particulière. Traduire, c’est multiplier ces perspectives sans perdre la sienne.

La relative pauvreté du lexique dans certains domaines constitue-t-elle un handicap lorsqu’il s’agit de traduire des concepts abstraits, philosophiques, mystiques ou existentiels ? Comment peut-on surmonter cette difficulté ?
Je me méfie profondément de l’idée selon laquelle une langue serait intrinsèquement pauvre. Une langue n’est jamais pauvre ; elle est simplement plus ou moins développée dans certains domaines selon son histoire. Les langues philosophiques d’aujourd’hui ont elles-mêmes été contraintes d’inventer leur vocabulaire. Le grec, le latin, l’arabe classique, l’allemand ou le français ont tous produit d’innombrables créations lexicales au fil des siècles. Le kabyle doit suivre cette même voie. Les difficultés conceptuelles ne doivent pas être perçues comme des obstacles mais comme des occasions d’inventer. Lorsqu’un concept ne possède pas encore son expression adéquate, il appartient au traducteur de mobiliser les ressources internes de la langue, de réactiver des racines anciennes, de créer des dérivations cohérentes ou, si nécessaire, de forger des néologismes rigoureusement motivés.

Les néologismes sont souvent indispensables pour accompagner l’évolution d’une langue. Comment en faire un usage judicieux sans altérer son harmonie ni son authenticité ?
Le néologisme ne vaut pas par sa nouveauté mais par sa nécessité. Une langue ne progresse pas en accumulant artificiellement des mots nouveaux ; elle progresse lorsque ces créations répondent à un véritable besoin intellectuel. Le meilleur néologisme est celui qui semble avoir toujours existé. Il doit respecter les mécanismes morphologiques de la langue, son rythme phonétique, sa logique sémantique et sa mémoire historique. L’innovation ne doit jamais être une rupture avec le génie propre de la langue, mais son prolongement naturel. Autrement dit, il ne s’agit pas de moderniser le kabyle contre lui-même, mais à partir de lui-même.

Ces dernières années, de nombreux romans, recueils de nouvelles et ouvrages de poésie ont été publiés en kabyle. Quel regard portez-vous sur cette évolution de la création littéraire amazighe ?
Nous assistons incontestablement à une phase d’expansion quantitative. C’est une évolution réjouissante, car une littérature qui n’écrit plus est une littérature qui s’éteint. Cependant, la quantité ne garantit jamais la qualité. Toute littérature passe d’abord par une phase de prolifération avant d’atteindre une véritable maturation esthétique. Nous sommes précisément dans ce moment où il devient nécessaire d’élever les exigences formelles, stylistiques et intellectuelles. Une littérature ne survit pas grâce au seul enthousiasme de ses auteurs ; elle survit grâce à l’exigence qu’elle s’impose à elle-même.

En l’absence d’une véritable critique littéraire, de revues spécialisées ou d’émissions consacrées au livre, comment apprécier aujourd’hui la qualité des œuvres publiées en kabyle ?
C’est probablement l’un des défis majeurs de notre champ littéraire. Une littérature sans critique ressemble à une science sans évaluation par les pairs : elle risque de confondre production et accomplissement. La critique n’est pas une entreprise de démolition ; elle est une discipline de l’intelligence. Elle hiérarchise, contextualise, interprète, met les œuvres en perspective et participe ainsi à la constitution d’un véritable canon littéraire. Il devient donc urgent de développer une critique kabyle, fondée sur des critères esthétiques, philologiques, historiques et comparatistes, loin des complaisances affectives comme des rivalités personnelles.

Faute de structures éditoriales et de réseaux de diffusion suffisamment développés, de nombreux auteurs sont contraints de publier leurs ouvrages à compte d’auteur, d’en assurer eux-mêmes la promotion, la distribution et parfois même la vente. Quel regard portez-vous sur cette situation ?
Cette situation révèle moins une faiblesse des auteurs qu’une insuffisance des infrastructures culturelles. L’écrivain ne devrait pas être simultanément auteur, imprimeur, distributeur, libraire et agent de communication. Une littérature durable suppose tout un écosystème : maisons d’édition solides, librairies, bibliothèques, universités, médias culturels, festivals, revues spécialisées et politiques publiques ambitieuses. Malgré ces difficultés, je demeure admiratif devant la persévérance des auteurs kabylophones. Leur engagement témoigne d’une véritable éthique de la création. Ils écrivent moins pour le marché que pour la transmission.

 

Plusieurs prix littéraires ont vu le jour ces dernières années afin de récompenser les auteurs amazighophones. Pensez-vous que ces distinctions contribuent réellement à faire connaître les œuvres et leurs auteurs, et à encourager la création littéraire ?
Les prix littéraires peuvent constituer d’excellents instruments de visibilité, à condition qu’ils demeurent crédibles, transparents et intellectuellement exigeants. Ils ne doivent pas simplement consacrer des carrières ; ils doivent révéler des œuvres. Leur véritable fonction consiste à orienter l’attention du public vers des textes qui, sans eux, risqueraient de demeurer confidentiels. Mais aucun prix ne remplacera jamais la valeur intrinsèque d’un livre. Les distinctions passent ; les grandes œuvres demeurent.

Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser aux lecteurs de Tangalt ?
Je souhaiterais inviter les lecteurs à considérer la littérature non comme un divertissement accessoire, mais comme une manière d’élargir la conscience humaine. Lire, c’est entrer dans des existences qui ne sont pas les nôtres ; c’est apprendre à penser autrement, à sentir autrement, à habiter autrement le monde. La langue kabyle possède un avenir à la mesure de l’ambition que ses locuteurs lui accorderont. Son développement ne dépend ni exclusivement des institutions ni uniquement des écrivains ; il dépend de toute une communauté de lecteurs, d’enseignants, de chercheurs, de traducteurs et de créateurs décidés à faire de cette langue non seulement un patrimoine à préserver, mais un instrument vivant de connaissance, de création et d’universalité. Je demeure persuadé que l’avenir d’une langue ne se mesure pas seulement au nombre de ceux qui la parlent, mais surtout à la profondeur de ce qu’elle est capable de penser, de transmettre et de créer. C’est pourquoi chaque livre écrit ou traduit en kabyle est bien davantage qu’une publication : il constitue une affirmation de l’intelligence d’une langue, de la dignité d’une culture et de la permanence d’une civilisation.

Entretien réalisé par Hamid Ait Slimane