Passionné de littérature et de l’art en général, Djamel Laceb est romancier bilingue (kabyle/français), essayiste et conférencier. Il est l’auteur, entre autres, de deux romans en kabyle, NnaƔni (Imtidad, 2019) et Iḍ n qessam (Enag, 2023), d’un roman en français, Taleṭaṭ « Mystères de la main du Juif » (Frantz Fanon, 2023), et d’un recueil de chroniques, Escapades en terre amazighe. Chroniques 2009-2019 (Imtidad, 2019). Il est également traducteur du roman Le sommeil du juste de Mouloud Mammeri, Taguni n win iɣezzan (El Outmania, 2017). Il est lauréat du Grand Prix Assia Djebar de tamazight en 2019 avec son premier roman.
Dans cet entretien, il a bien voulu discuter du contenu de son dernier livre, L’art et la manière. De l’art en général et de la poésie kabyle en particulier (Frantz Fanon, 2025).
Tangalt :Tu as publié en 2025 un ouvrage qui propose un ensemble de réflexions sur la pratique artistique. Tu l’as intitulé : L’art et la manière. De l’art en général et de la poésie kabyle en particulier. Je t’invite, dans cet entretien, à discuter de la perspective et des articulations de cet ensemble.
Pour commencer, je souhaite revenir, dans un premier temps, sur les origines de ta réflexion. Car en les situant dans les discussions, tes pratiques de création, tes lectures sur l’art et les pratiques artistiques dans des cercles qui te sont proches, il me semble que tu engages le propos de cette réflexion dans la relation des pratiques artistiques culturellement marquées par leur contexte avec ce qu’on pourrait appeler l’épistémologie de l’art. Le sous-titre de ton ouvrage est somme toute très indicatif de cette option.
Djamel Laceb : Pour répondre à ton interrogation sur l’origine de cette réflexion et cette articulation entre le « terroir » et l’« universel », je dirais que ce livre n’est pas né dans la froideur d’un cabinet d’études, mais dans la chaleur des échanges humains.
À l’origine, il y a ce que j’appellerais une sédimentation de la parole. Comme je l’évoque dans le prologue, tout est parti d’une « quête assidue », d’abord centrée sur l’œuvre de Lounis Aït Menguellet, qui s’est vite transformée en un « archipel d’informations ». Mais le véritable catalyseur fut ces soirées (nuits) de débats, ces joutes oratoires passionnées avec des amis érudits – Dda Slimane Chabi, Boukhalfa Laouari, Hakim Saheb… Ou lors de mes émissions radiophoniques Lbaḍna n Usefru. C’est dans ce « tumulte » et cette « électricité intellectuelle » que j’ai réalisé que nos discussions sur la poésie kabyle ne pouvaient rester confinées à une simple analyse folklorique.
Tu parles d’épistémologie de l’art, et c’est exactement là que réside le pivot. J’ai ressenti l’impérieuse nécessité de m’extraire du « carcan d’un discours par trop idiosyncrasique ».
Mon ambition était de démontrer que la poésie kabyle n’est pas un îlot isolé, mais qu’elle dialogue d’égal à égal avec les grandes questions esthétiques qui traversent l’humanité.
L’articulation s’est faite naturellement : en creusant le particulier, j’espère avoir effleuré l’universel (du moins, c’était mon ambition).
Quand j’analyse la Mimèsis chère aux Grecs, je la retrouve vivante dans notre tradition de transmission des poèmes kabyles anciens.
Quand je réfléchis à la Technē (la technique), je découvre ses racines communes avec notre mot kabyle « Takna » (la co-épouse, la jumelle, la copie).
Quand je parle de l’ordre de l’univers, le Cosmos des pythagoriciens résonne étrangement avec notre toponymie ancestrale d’« In Guezzam » et le concept de « Qessam ».
Mes expériences de terrain, notamment comme juré au festival de poésie d’Akbou ou d’At Ziki, ont agi comme un révélateur. J’ai vu ailleurs, hors concours, des poètes « naïfs » comme Abed ou Nna Tsuma toucher à l’essence de l’art sans aucune formation académique, rejoignant par là les débats sur l’Art Brut ou la spontanéité créatrice.
Ainsi, ce livre est né du refus de cloisonner. J’ai voulu prouver que l’on peut convoquer Platon, Kant et Duchamp pour éclairer la poésie de Si Mohand Ou Mhand, et inversement, que la sagesse de nos « Imɣaren » éclaire tout aussi bien la philosophie de l’art. C’est une démarche qui postule que notre patrimoine n’est pas une curiosité ethnographique, mais un maillon essentiel de la pensée humaine. Comme je le dis en conclusion : notre héritage s’érige tel un joyau précieux dans l’écrin des civilisations.
C’est donc cela, l’origine : la conviction que pour comprendre l’Art (avec un grand A), il fallait que je plonge, sans retenue, dans la Manière dont il se vit et se respire chez nous.
Tangalt : Avant d’arriver à la question de la démarche à suivre pour mettre en exergue « la conception kabyle » de l’art (plus particulièrement de la poésie) aussi bien comme pratique socioculturelle que comme discours sur les pratiques artistiques, arrêtons-nous un instant, si tu le permets, sur le déroulement de ta réflexion.
En lisant ton ouvrage, une impression s’est imposée à moi tout au long de ma lecture comme une manifestation de ta posture d’analyse. J’avais le sentiment que les chapitres de ton livre sont écrits à des moments différents et que la nature de la question traitée t’a poussé à te reprendre à plusieurs reprises, soit pour nuancer un propos, soit pour enrichir un point par des développements jugés importants et nécessaires, ou encore pour proposer des sortes de réponses à des positionnements que tu juges inappropriés.
Quelques répétitions et les reprises de certains thèmes, comme la relation de l’artiste à son public, la relation de l’artiste avec la liberté de création, la problématique du renouvellement esthétique et ses relations avec la tradition, etc., sont, à mon humble avis, des indices de la complexité et de la difficulté de traiter de l’art en général et de la poésie (notamment chantée) dans une société où le débat, quand il trouve une brèche, tend à essentialiser le traitement et l’analyse. Je te laisse réagir à cela.
Djamel Laceb : Tu as l’œil, mon cher ami. Ton impression est tout à fait fondée et elle touche à la nature même de la conception de ce livre. Je ne m’en cache d’ailleurs pas : comme je l’écris, il est de mon devoir de prévenir le lecteur qu’il pourrait déceler une « certaine propension à la réitération ».
Tu as raison de souligner que ces chapitres sont nés à des moments différents. Ce livre est le fruit d’une « sédimentation », nourri par des notes éparses, des « lectures nocturnes » ou des « vestiges de discussions interrompues ». Il répond aussi, souvent, à des commentaires glanés sur les réseaux sociaux, où l’immédiateté exige parfois de revenir sur le métier pour approfondir une pensée trop vite exprimée.
Ta remarque sur les répétitions comme indices de la complexité du sujet est très pertinente. J’y vois pour ma part deux raisons majeures que j’assume pleinement :
D’abord, une « déformation professionnelle indélébile » : on demeure enseignant jusqu’au dernier souffle. Je conçois ces répétitions non comme des lourdeurs, mais comme des « jalons pédagogiques », des points d’ancrage nécessaires pour naviguer dans les eaux tumultueuses de l’esthétique.
Ensuite, j’aime comparer ma démarche à celle d’un peintre. Comme l’artiste qui revient inlassablement sur certains détails de son tableau pour en « améliorer le rendu », je reviens sur des thèmes cruciaux comme la liberté, la technique, la relation au public, pour y ajouter à chaque fois une « nuance inédite ». Si je répète, c’est pour préciser, pour affiner, pour éclairer une facette que j’avais laissée dans l’ombre au chapitre précédent.
Enfin, tu as tout à fait raison sur le contexte. Traiter de l’art dans notre société, où le débat est souvent passionné mais parfois verrouillé par des lectures essentialistes, demande de la patience. Il faut parfois reformuler, revenir à la charge, nuancer encore et encore, pour déconstruire les idées reçues et proposer, comme je tente de le faire, une vision un tantinet plus « nuancée » de ce sujet qui nous tient tant à cœur.
Tangalt : Dans ton ouvrage, tout en la mettant en relation aussi bien avec la morale qu’avec son accomplissement, la question de l’art (avec un accent assez prononcé sur la poésie) a été appréhendée dans une triple dimension : l’art comme beauté, comme émotion et comme technique. Comment, dans toutes ces intersections, peut-on envisager le renouvellement artistique dans notre société qui est traversée par les mutations socioculturelles ?
Djamel Laceb : Tu me poses là une véritable équation à trois inconnues (Beauté, Émotion, Technique) à résoudre dans un espace-temps instable (les mutations socioculturelles). Si nous étions en cours de mathématiques (discipline pour laquelle j’ai, tu le sais, un très grand respect, disons pythagoricien pour son rapport au « Cosmos » et à l’harmonie), je serais tenté de rendre copie blanche devant tant de variables !
Mais pour rester sérieux (ou presque), cette question est cruciale. Comment envisager le renouvellement ?
Déjà, sûrement pas par l’amnésie.
Je constate, non sans un certain agacement pédagogique (ma « déformation professionnelle indélébile »), que beaucoup confondent aujourd’hui « renouvellement » et « ignorance ». On voit fleurir des jeunes poètes qui se réclament d’un « modernisme de façade », pensant innover simplement parce qu’ils ignorent les règles de la métrique ou qu’ils n’ont jamais pris la peine de lire ou d’écouter les Isefra de Si Mohand. C’est comme vouloir réinventer la roue en la faisant carrée sous prétexte que « ça fait plus moderne ».
Pour moi, le véritable renouvellement dans notre société en mutation ne peut se faire sans la Technique (La Manière). Rappelons-nous que notre mot kabyle pour la technique, « Takna », désigne aussi la « coépouse » ou la jumelle. Cela implique une filiation, une imitation initiale. Il faut maîtriser la Takna (la tradition/la technique) pour pouvoir ensuite s’en émanciper et « faire ce qu’on veut ». Regarde Picasso : il maîtrisait le réalisme académique à la perfection avant de tout déconstruire.
C’est là que les Mutations socioculturelles entrent en jeu. Elles fournissent le matériau nouveau : les tabous qui tombent, les cris de révolte, les nouvelles frustrations. Des artistes comme Zimu ou Ali Amrane l’ont bien compris : ils abordent des thèmes audacieux (la liberté des femmes, la critique sociale), mais ils le font avec une maîtrise qui transforme ce cri en Émotion et en Beauté.
Le renouvellement, ce n’est donc pas le chaos. C’est la capacité d’utiliser une Technique éprouvée pour sculpter les Mutations de notre époque et en extraire une Émotion inédite. L’art doit rester ce miroir qui, même s’il reflète une société en plein bouleversement, cherche toujours, in fine, une forme d’harmonie ou de vérité.
En somme, pour renouveler l’art kabyle, il ne suffit pas de casser le moule ; encore faut-il savoir en fabriquer un nouveau qui tienne la route !
Tangalt : Parlons justement de cette approche qui consiste à expliquer l’art en établissant des analogies limitées au niveau lexical et basées essentiellement sur la ressemblance formelle et phonétique, comme, me semble-t-il, ce que tu as fait entre le mot « Technè » et le mot kabyle « takna ». Outre le fait que les deux termes recouvrent des notions étymologiquement éloignées l’une de l’autre, les deux termes ne dérivent pas de la même racine (niveau lexico-sémantique). Le mot « technique » dérivé du mot « Technè », lui-même actualisation du mot grec tekhne, renvoie à l’idée de savoir-faire.
Alors que le terme kabyle, qui existe dans tout l’espace berbère, dérive de la racine KNW et conceptualise l’idée de ressemblance. Ne penses-tu pas que le rapprochement que tu fais entre les deux notions est forcé ? Aussi, s’il y a lieu de mettre en équivalence le terme « technique », il serait plus judicieux de voir du côté de l’emprunt ssenεa pratiqué notamment dans le genre poético-musical chaabi et dans le chant andalou.
À un autre niveau, le terme « takna » n’a pas, à ma connaissance, cette spécialisation technique en poésie.
Il est vrai que l’interrogation de la réalité ethnolinguistique de l’activité artistique est possible (personnellement, je pense qu’elle est même recommandée) pour expliquer l’essence et la pratique de l’art dans un espace culturel donné. Mais cela mérite une investigation plus fine et plus encadrée.
Djamel Laceb : Cher Mohand, tu as sorti l’artillerie lourde de la linguistique ! Je reconnais bien là ta rigueur d’universitaire qui ne laisse rien passer, et c’est tant mieux. Tu as raison de souligner que, stricto sensu, sur le plan de la racine sémitique ou chamito-sémitique, le rapprochement peut sembler acrobatique. Mais permets-moi de ne pas rester sur le seuil de la porte lexicale et d’entrer dans la maison du sens.
Si j’ai osé ce rapprochement entre technè et takna, ce n’est pas par ignorance de la racine KNW (être égal, jumeau, coépouse), mais par une intuition philosophique qui dépasse la simple morphologie. Regardons la réalité en face : qu’est-ce que la technè pour les Grecs, et singulièrement pour Platon ? C’est essentiellement de la Mimèsis, de l’imitation. L’artisan ou l’artiste ne fait que copier un Modèle idéal. Or, que signifie Takna ou Tikniwin en kabyle ? C’est la jumelle, la semblable, la copie conforme. Dans notre sociologie, la « coépouse » (takna) est celle qui vient reproduire le statut de la première, l’imiter, se poser en égal dans la structure du foyer.
Dès lors, l’analogie n’est pas « forcée », elle est conceptuelle. Le « technicien » grec fabrique une copie du réel, tout comme la takna est une reproduction du rôle d’épouse. Il y a là une identité de fonction : celle de la reproduction à l’identique d’un modèle préexistant. C’est pourquoi je préfère takna à ssenεa (l’artisanat, le métier), car ssenεa renvoie au « faire », alors que takna renvoie à l’« être-copie », ce qui est l’essence même de l’art classique.
Mais allons plus loin, et c’est là que je deviens, je te l’accorde, un peu provocateur. Pourquoi cette frilosité systématique dès qu’il s’agit de revendiquer la paternité d’un concept ? Il y a chez nos intellectuels ce que j’appellerais une « timidité maladive », une sorte de complexe d’infériorité qui nous pousse à croire que tout ce qui est brillant, conceptuel ou philosophique vient forcément de la rive Nord.
Cela me rappelle les analyses cinglantes de Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs, lorsqu’il décrit l’aliénation de l’intellectuel colonisé qui n’ose pas penser par lui-même, persuadé que la civilisation est toujours « ailleurs ». Avons-nous peur d’être géniaux ? Avons-nous peur d’imaginer que ce « T » initial de Technè pourrait être le préfixe de féminisation berbère « Ta » ? Que la pensée grecque, dont on sait qu’elle a abondamment bu aux sources égyptiennes et nord-africaines (les fameux « Imɣaren » dont parlait Mohya), ait pu emprunter ce concept de « copie/jumelle » (Takna) pour forger sa théorie de l’art (Technè) ?
Ce que je propose est certes audacieux. Je force peut-être la serrure de l’étymologie, mais c’est pour ouvrir la porte de l’Histoire. Il est fort possible que l’avenir, et des chercheurs moins complexés que nous, nous donnent raison en découvrant que le concept de reproduction technique puise ses racines dans notre vieux fonds libyque.
En attendant, acceptons cette audace non comme une vérité scientifique absolue, mais comme un coup de pied nécessaire dans la fourmilière de nos certitudes acquises. Après tout, si Platon a le droit d’inventer des mythes pour expliquer le monde, pourquoi un poète kabyle n’aurait-il pas le droit de bousculer un peu les racines pour expliquer l’art ?
Tangalt : Je pense que nous ne serons pas en désaccord si je te dis que les thèmes liés à la culture et à l’art, parce qu’ils relèvent à la fois de la pratique et de la réflexion, nécessitent plusieurs angles d’attaque. C’est l’accumulation des pratiques artistiques, plus généralement culturelles, dans leur diversité dans le temps et dans l’espace, combinée à la confrontation des regards analytiques, qui permettra de poser, prioritairement, les possibilités du débat et d’en tirer, par la suite, les conséquences et les remises en question qui pérenniseraient, d’un côté, la pratique artistique tout en la renouvelant et stimuleraient la réflexion, de toute nature, qu’elle aurait suscitée.
Djamel Laceb : Je souscris pleinement à ton analyse : la complexité de l’art exige effectivement cette multiplicité d’angles d’attaque que tu évoques avec justesse. Cependant, il me semble crucial de garder à l’esprit qu’attendre une réponse définitive de cette confrontation serait poursuivre une chimère. Comme je le souligne dans L’art et la manière, la question de la technique et de la liberté en art « ne trouvera probablement jamais de réponse définitive. Et c’est là que réside sa beauté ».
Ce questionnement n’est pas un aveu d’impuissance, mais le moteur indispensable au « renouvellement du regard » face à un monde en perpétuelle mutation. Notre échange, et plus largement la réflexion analytique, doit agir comme un tamis : il nous permet de discerner l’essentiel, cette quintessence de l’âme, et de rejeter les futilités.
Il s’agit de ne pas se laisser distraire par les artifices, ni par « cet engouement que suscitent les grimaces des quadrumanes dans nos zoos modernes ». Reconnaître ces futilités pour ce qu’elles sont est un acte de salubrité intellectuelle. En dégageant cet horizon, nous pouvons enfin entrevoir cette convergence fondamentale dont je parle : la certitude que « Beauté, vérité et bonté ne seraient en réalité que les manifestations diverses d’une seule et même essence ».
Ne cherchons donc pas à clore le débat par une conclusion figée, mon ami. Contentons-nous d’utiliser cette accumulation de savoirs pour éclairer le chemin vers le Bien. C’est dans ce mouvement perpétuel que l’art reste vivant.
Tangalt : Terminons notre entretien sur cette option stratégiquement optimiste et humainement généreuse qui fait que l’art, par la beauté et le bien qu’il procure, ne cesse d’interpeller et l’esprit et le sentiment et, par conséquent, ne doit-on pas, sans tomber dans un identitarisme ghettoïsant ou un effacement aliénant de soi, faire dialoguer le ou les principe(s) de l’art avec ses multiples déclinaisons humaines (le titre et le sous-titre de ton livre en sont l’expression) ?
Djamel Laceb : Ceci touche au cœur même de mes préoccupations et engagements intellectuels. Tu poses la question de l’équilibre entre le particulier et l’universel, entre la fidélité à ses racines et l’ouverture au monde (Iẓuran d wafriwen).
Pour te répondre, je voudrais invoquer une figure qui nous est chère, celle de notre compatriote amazigh Tertullien. Bien avant les humanistes de la Renaissance, il portait déjà cette vision d’une humanité sans frontières en affirmant : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » Cette maxime n’est pas un renoncement à soi, mais une extension de soi. Elle signifie que l’art, s’il veut atteindre la « quintessence », doit parler à l’Homme dans ce qu’il a de plus universel.
Cependant, tu as raison de souligner l’écueil de l’aliénation. C’est ici que la pensée de Mouloud Mammeri devient un garde-fou indispensable. Il disait, avec cette lucidité qui le caractérisait, que « le ghetto sécurise, mais il stérilise sûrement ». Choisir le ghetto, c’est choisir le confort de l’entre-soi au prix de la mort créative.
Pour illustrer ce chemin sinueux entre soi et le monde, je me réfère souvent à Lounis Aït Menguellet. Pour l’avoir quelques fois croisé et avoir longuement étudié son œuvre, je sais son penchant pour la philosophie du Yin et du Yang. Comme je l’écrivais dans mes notes sur son album Isefra, son œuvre est un « moulage impossible dans lequel se fondent les contraires ».
Regarde le symbole du Yin et du Yang : ce n’est pas une séparation nette, mais une ligne sinueuse, poreuse, où chaque partie contient le germe de l’autre. C’est exactement ainsi que je conçois le dialogue entre l’identité et l’universel. L’artiste est celui qui, tel un barde lucide, sait « déceler les parcelles de nuit dans un jour éclatant » pour faire naître une troisième voie. Chez Lounis, cette dialectique est constante : il part de notre terroir, de nos montagnes, mais sa poésie devient ce « baume et cette médication » (comme le dirait ma grand-mère) qui soigne toute âme humaine, qu’elle soit kabyle ou non. Il prouve que l’on peut être vigoureusement soi-même tout en étant profondément fraternel avec le monde.
C’est là le sens du titre et du sous-titre de mon livre : L’art et la manière. De l’art en général et de la poésie kabyle en particulier. L’« Art en général » est cette ambition de vérité qui unit les hommes ; la « Poésie kabyle en particulier » est notre manière propre, notre couleur spécifique, d’y contribuer.
Faire dialoguer les principes de l’art avec nos déclinaisons humaines, c’est refuser la stérilité du ghetto sans accepter le vide de l’aliénation. C’est accepter, comme le chante Lounis, que parfois « la maladie ressemble à la guérison » et que c’est dans ces zones d’ombre et de lumière confondues que se trouve la vérité de l’homme.
Continuons donc à cultiver cette « stratégie de l’optimisme », car c’est la seule qui permette à l’art de rester une passerelle et non un mur.
Entretien réalisé par Mohand Akli Salhi