Lauréat du Prix Berbère Télévision pour son roman Tawkilt tamcumt, l’artiste-écrivain Rachid Tighilt se livre à coeur ouvert dans cet entretien mené par le Pr. Mohand Akli Salhi pour Tangalt. L’auteur y revient sur sa distinction et défend sa vision singulière de la création : revendiquant le choix du fantastique et la posture de « l’art pour l’art », il explique comment il s’affranchit du militantisme traditionnel pour privilégier l’esthétique et la beauté de la langue kabyle.
Tangalt : Votre texte, Tawkilt tamcumt, a reçu le Prix Berbère Télévision du roman amazigh dans sa première édition en juin 2025. Cette distinction était aussi saluée par plusieurs lecteurs. Que pensez-vous de cette consécration et que pensez-vous avoir proposé d’aussi original ou, tout au moins, de captivant qui justifierait à votre avis cette élection ?
Rachid Tighilt : Je dois dire que cette consécration est pour moi un grand honneur, d’autant plus que j’ai eu ce privilège d’être sélectionné parmi quelques talentueux romanciers dont les œuvres ont été soumises à un jury composé de spécialistes reconnus en la matière.
Quoique ces derniers soient mieux habilités que moi pour commenter leur décision de décerner ce prix du roman amazigh à Tawkilt Tamcumt, je pense que cette élection est due au fait que j’ai proposé un texte « hybride », en osant un mélange, à la fois de genres et de registres littéraires, où se côtoient narration théâtrale, poésie, nouvelle et roman ; tout en combinant quelques tonalités variées avec une dominante « fantastique » inspirée de la mythologie kabyle ; et probablement aussi pour avoir essayé de mettre en valeur la richesse de ma langue maternelle et ses multiples facettes.
Tout ceci, selon moi, a permis à mon roman de sortir un peu du lot en quittant le moule des formes et des thématiques habituelles. D’ailleurs, c’est souvent l’écho qui me parvient de la part de nos braves lecteurs.
Permettez-moi, au passage, de remercier cordialement les habitants de mon cher village natal, Agouni n Teslent, pour m’avoir honoré à cet effet, en me rendant hommage de mon vivant (en août dernier) lors d’une fête collective de remise des prix aux lauréats des examens scolaires. Leur geste m’a comblé à tel point que je ne trouve pas les mots pour leur exprimer dignement ma reconnaissance.
Tangalt : Vous soulignez justement l’hybridité comme choix stylistique et l’ancrage fantastique comme univers à l’histoire du roman. Avant de discuter de votre option stylistique, arrêtons-nous un instant sur le fantastique. En gros, par la mise en place du personnage Tawkilt issu des représentations relevant de l’imaginaire collectif, le fantastique peut paraître dans notre condition politico-culturelle comme une manière de fuir la réalité sociologique en mettant en intrigue une histoire qui se situe loin des préoccupations contemporaines de la communauté. Une manière de faire vôtre la posture de l’art pour l’art. A moins que vous ne considériez que le fantastique est un moyen de détournement à la fois littéraire et idéologique pour comprendre la réalité, ne pensez-vous pas que cet ancrage peut s’interpréter comme une stratégie d’évitement des grands thèmes auxquels la société est présentement confrontée ?
Rachid Tighilt : Ok ! Votre question, si pertinente et complexe, m’ouvre plusieurs voies de réponses plus ou moins mitigées, en m’autorisant même à disserter jusqu’au-delà des limites de la digression.
Notons d’abord que la littérature est un art. C’est le 5ème grand art, mais le premier à recourir à la langue. Et à propos de l’art, d’après E. Kant : « L’art ne veut pas dire la représentation des belles choses, mais la belle représentation des choses. » Et selon Nietzsche : « L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité. »
Ceci dit, mon récit (Tawkilt Tamcumt), comme vous venez de le souligner, s’apparente en gros au registre du fantastique. Ce qui m’invite à évoquer ici un nouvelliste fantastique de talent, T. Gautier en l’occurrence. Ce célèbre auteur fut aussi partisan de l’art pour l’art. Il disait en substance ceci : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Quoique pour moi, il me semble que dans notre contexte socioculturel, cette beauté est très utile, ne serait-ce que pour l’émancipation de notre langue. Mais, pour Gautier, tout comme pour Baudelaire, à l’opposé de Zola ou de V. Hugo, l’art n’a pas à prêcher, ni à servir une morale. L’art ne doit pas être un instrument, mais une fin en soi. Sur ce plan, disons que je partage cette vision.
D’ailleurs, j’ai fini, dès ma jeune carrière d’artiste polyvalent, par adopter partiellement cette confortable posture de l’art pour l’art, recherchant beaucoup plus l’esthétique ou la fonction poétique de l’art, qu’autre objectif, qu’il soit politique, lucratif ou de recherche d’une quelconque notoriété. En effet, j’estime qu’un artiste n’a pas à être un acteur de propagande au service d’une doctrine ou d’une secte… Un artiste se doit d’appartenir à tous. Être un créateur libre, autonome et se protéger de toute récupération ; quitte à adopter cette « stratégie d’évitement » mais sans pour autant renier sa « condition politico-culturelle » ni contribuer à l’aggravation des préoccupations de sa communauté.
Ce détournement littéraire et/ou idéologique ne m’a pas empêché d’être modestement utile quelque part à la fructification de ma langue maternelle, en osant braver un tel registre – le fantastique – aussi délicat et très peu exploité, surtout dans notre littérature écrite qui a l’air de peiner à quitter la panoplie des tonalités réalistes, souvent caractérisées par l’esprit de résistance, de protestations socio-politiques et autres préoccupations légitimes.
Ceci d’une part ; et d’autre part, j’ai pu intégrer, en filigrane de mon texte, une satire qui consiste à dévoiler, de façon sibylline, la vanité de certains pseudo-projets « socioculturels », tels que celui du réalisateur Σballac et de son acolyte Fiḥel (tourner un film di rrayeε avec tawkilt…)
Quant aux sempiternels « grands thèmes auxquels la société est présentement confrontée », je considère qu’ils sont bien assez traités par nos respectables consœurs et confrères qui excellent par la vision utilitariste ou engagée de l’art en lui attribuant plus souvent une mission morale, sociale ou politique…
J’avoue que moi aussi j’ai longtemps milité, comme tous mes camarades, de cette manière courante qui ressemble un peu à un mouvement de foule renouvelable. Mais, à partir d’un certain stade, j’ai dû changer d’approche :
En voyant persister certains blocages frustrants, dont souffre notre langue en particulier, je me demandais des fois si je devais attendre le dégel pour atteler enfin ma plume à des thématiques autres que celles qui ne cessent de revendiquer son entière libération ? Et si jamais je ne vois pas ce grand jour, qu’adviendra-t-il de mon modeste potentiel en matière d’apport artistique sous la bannière de « l’art pour l’art » ? Et si j’anticipais un peu en faisant en sorte d’enjamber ces obstacles, comme si ce fameux objectif était déjà atteint, ne serait-ce pas mieux ? Est-ce que, en osant autre chose, qui ne serait possible qu’en situation normale, ça ne contribuerait pas un tant soit peu à notre épanouissement culturel au lieu de l’hypothéquer en le renvoyant aux calendes grecques ?
Parce que, à cette allure, comme dirait le grand poète L. Ait Menguellat : « Nugad ad t-in-naf yekfa, asmi ara nedlu ɣur-s. » Je crains donc d’être pris au piège de la vanité qu’engendrerait cette habitude qui nous enfermerait dans le cercle vicieux d’un perpétuel militantisme protestataire, quoiqu’une telle réaction légitime s’impose tant que des entraves socioculturelles persistent.
Permettez-moi de conclure enfin en disant, en résumé, que ma posture de « l’art pour l’art » (notamment à travers Tawkilt Tamcumt) est un choix délibéré motivé par quelques avantages :
– « Choisir c’est renoncer à quelque chose. » Je préfère la liberté de penser l’esthétique et d’agir en renonçant aux polémiques infructueuses.
– Me permettre de créer sans ces contraintes idéologiques, morales ou politiques.
– Me concentrer un peu mieux sur la mise en valeur de la beauté de notre langue tamazight/taqbaylit et sa capacité à explorer d’autres domaines.
– Pouvoir toucher ainsi, à travers ce créneau, un éventuel public plus large et varié.
Tangalt : À propos justement de la question de la beauté, la cohabitation faite entre les registres semble mettre le texte dans une nouvelle poétique où le fantastique et le réalisme, tout en se mélangeant, font place à la satire, à l’humour et à la théâtralisation de la parole. La narration semble devenir dans votre texte une sorte d’expérimentation littéraire. Je dis cela car le narrateur, qui est aussi avec Tawkilt l’un des personnages principaux, raconte dans une sorte « d’aparté » et d’une manière dense et détaillée sa propre aventure (comme dans la nouvelle) avec une posture par moments hésitante (à plusieurs reprises, il se pose la question de la suite de l’histoire et de sa narration) mais assez composite au plan générique (densité de la nouvelle, le romanesque et la théâtralisation). Le tout forme un style nouveau dans le roman kabyle. Je voudrais savoir comment vous avez fait pour assurer cette écriture métissée qu’on peut par ailleurs prendre comme une « hybridation » générique ? Et n’avez-vous pas pris le risque de jouer avec l’identité romanesque de votre texte ?
Rachid Tighilt : Avant tout, merci cher professeur pour votre préambule. Je dois dire que l’acuité de votre lecture analytique me flatte d’une certaine manière, et m’invite implicitement à bien développer ma réponse.
Permettez-moi d’abord un commentaire à propos de la beauté d’une œuvre littéraire. Le premier pouvoir de la beauté, en général, est d’attirer d’abord « sa victime » à sa portée et de faire naître en elle le désir de se l’approprier par exemple. « La beauté d’une œuvre littéraire » : on dit qu’elle naît de l’harmonie entre le fond et la forme quand les mots, les images et le rythme traduisent avec justesse une émotion, une idée ou une vision du monde.
C’est ce moment précieux et fugace, quand la forme fait remonter le fond, où le lecteur ressent plus qu’il ne comprend, où la langue devient mélodie, miroir fidèle et mystère à la fois, que j’ai tenté d’expérimenter à travers Tawkilt Tamcumt.
Quant à « la posture hésitante » du héros, ici premier narrateur : Je présume que cette attitude convient mieux au registre dominant pour lequel j’ai opté, c’est-à-dire, le fantastique qui, selon Todorov (célèbre théoricien de la littérature), se définit par cette hésitation du lecteur ou du personnage entre une explication rationnelle et une interprétation surnaturelle face à un événement étrange qui survient pour perturber le monde réel. Cette hésitation crée une ambiguïté, installe un doute que le récit ne peut clarifier, fait battre le cœur du genre. Cet état de fait et ce tiraillement qui en découlent caractérisent, à juste titre, le fantastique.
Par ailleurs, comme vous l’avez souligné, l’héroïne principale « Tawkilt » qui m’a inspiré le titre, est un personnage issu de notre mythologie qui se prête bien à ce registre, et dont on ignore beaucoup de choses. Je me suis donc appuyé sur la petite nébuleuse d’éléments, à propos de tiwkilin, qui nous sont parvenues (de bouche à oreille), pour construire mon texte autour, comme le ferait un chercheur d’os…
À la première partie de votre question, je dirais que ce mélange des genres et des registres ne m’était possible que parce que je le désirais, puis je l’ai tenté. Est-ce que je l’ai bien réussi ? Je ne saurais le dire. Il ne m’appartient pas d’en juger le résultat même si j’en suis encore satisfait. Si mon texte ne m’avait pas plu, je ne l’aurais pas publié. Je ne tiens pas à contribuer sciemment à une quelconque médiocrité ni au saccage de l’art d’écrire. Je voulais tout simplement proposer un regard nouveau afin d’apporter ma modeste contribution à notre littérature car elle le vaut bien.
Comment j’ai fait pour assurer ce métissage ? Que voulez-vous que je vous dise ?
Avant tout, j’ai toujours essayé de m’arrimer à la culture universelle avec des moyens particuliers que mon identité amazighe/kabyle m’offre. Puis, je me suis tout simplement fait plaisir en optant pour des choix spécifiques à certaines situations :
- D’emblée, l’incipit évoque indirectement l’excipit ; chamboulant ainsi et volontairement le schéma narratif de mon roman, afin que la chute puisse susciter une lecture en boucle.
- Dès l’entame, le personnage/narrateur s’engage dans un soliloque confus, débouchant sur un monologue de quelqu’un de dérangé qui, tantôt réfléchit à haute voix et tantôt semble dialoguer avec un récepteur ou un public invisible (ici, le probable lecteur), tout en alternant autodérision, tergiversation et attitude d’omniscient. (Cette embrouille s’étale sur une cinquantaine de pages avant de s’éclaircir au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans l’histoire).
- Le tout construit en « Je », donc narré d’un point de vue interne. Ce qui permet à la fois au récit d’adopter le regard du personnage et fait que le narrateur lui-même ne sache pas plus que le lecteur. Ce dernier, en découvrant ce que le héros perçoit, ressent et pense, plonge de facto dans la tête dudit personnage/narrateur. Ce qui crée ainsi une tension d’ordre psychologique ou du suspense, engendre et/ou procure une diversité d’émotions tout aussi énigmatiques que subjectives.
- En alternant les genres et les registres, tout en veillant au maintien de la cohérence de l’ensemble. En diluant tantôt l’angoisse, par exemple, dans l’humour ; tantôt en basculant entre le rêve et le délire, le mythe et la réalité, l’ancien temps et le contemporain, l’insécurité de la confusion et la rassurante pédagogie. En rappelant certains faits ou points déjà traités pour ne pas perdre le fil conducteur…
En somme, en naviguant d’un bout à l’autre de la créativité, en suivant un itinéraire que le GPS de mon intuition et de mes acquis, que ce soit en matière de lectures ou d’expériences socioprofessionnelles antérieures, m’indiquait instinctivement…
Quant au second volet de votre question, je confirme votre appréhension. Oui, j’ai pris en effet un grand risque. Celui de produire une œuvre indigeste en expérimentant une telle diversité des formes et des collaborations interdisciplinaires. Mais je n’ai pas résisté à cette tentation héritée de mon humble expérience d’artiste pluridisciplinaire, notamment en peinture où je m’amusais parfois à mixer divers ingrédients : courants/styles, techniques, thèmes… Et en doublage de films, dont je prenais en charge à la fois la traduction et l’adaptation des dialogues dont j’interprétais certaines voix, vu que, dans ma jeunesse, j’avais pratiqué aussi un peu le théâtre.
En tant qu’artiste, de surcroît adepte de l’art pour l’art, animé de liberté d’expression et d’action pour mieux évoluer en prenant plaisir, je ne me gênais donc pas à passer aisément d’un univers à un autre, parfois sans transition.
Tangalt : Merci beaucoup pour tous ces développements. Si je vous suis bien, il est pour vous important de sortir des sentiers battus et d’oser là où on ne s’y attendrait pas et que vous souhaitez participer (ou peut-être même la conduire et l’orienter) à l’action qui vise à ériger le registre fantastique en genre plus autonome. Des projets dans ce sens ?
Rachid Tighilt : C’est à moi de vous remercier a ccix, pour m’avoir donné cette opportunité de m’exprimer librement en essayant de répondre, selon mes moyens cognitifs, à vos bonnes et profondes questions, y compris celles que je sentais tout aussi ouvertes que sous-jacentes.
En effet, j’aime bien sortir des sentiers battus et oser résister au phénomène de « résistance au changement » qui tend, bien souvent, à cause d’une insécurité psychologique compréhensible, à orienter toute proposition de progrès vers un retour au statu quo.
Mais, si j’ai bien saisi votre conclusion, je dirai que, même si je peux me permettre d’être parfois ambitieux, je n’ai pas la prétention « d’ériger (tout seul) le registre fantastique en genre plus autonome ». Car un tel objectif suppose la réunion d’un certain nombre de critères ou de conditions sine qua non pour lui donner un statut plus indépendant, bien défini, plus reconnu, plutôt que d’être une simple alternative stylistique ou une coloration narrative incrustée à l’intérieur d’autres genres tels que le roman réaliste, le conte et la poésie…
Une telle mission suppose donc :
- des règles bien établies (adaptées à notre littérature « amazighe/kabyle ») ;
- avec ses propres codes, son histoire, ses auteurs…
- une production substantielle de textes (récits, nouvelles et romans) fantastiques ;
- être admis par la critique et susciter durablement l’adhésion d’un potentiel lectorat, au même titre que le courant réaliste.
Il est à noter que, en Occident par exemple, pour élever ce registre fantastique au rang de catégorie littéraire reconnue, avec son identité propre, il a fallu à ses précurseurs, dont un certain Allemand, E.T.A. Hoffmann (considéré comme le père fondateur du fantastique moderne) :
- Avoir des auteurs emblématiques (tels que Poe, Nerval, Gautier… qui s’inspireront plus tard de la structure narrative de leur aîné sus-cité).
- Développer des conventions spécifiques, traiter des thématiques constantes, instaurer une tradition littéraire…
Ceci dit, « une hirondelle ne fait pas le printemps. » N’est pas Hoffmann qui veut. Moi, j’essaie seulement, et tant bien que mal, de participer à une possible diversification générique de cet art d’écrire en berbère.
Néanmoins, je pense que ça vaut le coup de tenter le diable en espérant que d’autres, confrères/consœurs de bonne volonté, oseraient prendre l’initiative d’explorer, de leur propre chef, cette autre voie digne d’intérêt, ou que de respectables personnalités littéraires influentes, comme vous cher professeur, les mettent sur de bons rails, comme vous venez de le faire tacitement avec moi.
Mohand Akli Salhi