RETOUR AUX SOURCES
Adrar ay uccen est l’histoire d’un retour aux sources. Si le récit s’ouvre sur la figure de Ṭiṭi, une femme kabyle célibataire, vivant avec sa mère au village, c’est la trajectoire de son frère aîné, Uccen Azerqaq (Chacal-aux-yeux-bleus), qui est au centre de l’intrigue.

Ce frère qui, à l’instar de son père, a déserté la montagne pour s’installer en ville où il a fondé un foyer, semblant insensible au sort de ceux qu’il a laissés sur les cimes, finira pourtant par accomplir un parcours qui le ramènera à son point de départ, à ses origines montagnardes. Ainsi, à l’occasion de l’un de ses rares retours au village, il va accomplir une sorte de pèlerinage à un certain nombre de lieux emblématiques : le cimetière, la grotte d’Ifri Aḥmayan, l’oléastre sacré (aḥeccad), puis Keryet, sur les hauteurs, où les villageois se rendront pour sacrifier un bœuf dans l’espoir de voir revenir la pluie. Lors de ce parcours, il fait un vœu : bâtir une maison au village et y faire venir ses enfants…

PERSONNAGES

Uccen azerqaq et ses proches
ṬIṬI : Sa sœur. Célibataire refusant le mariage, elle vit avec sa mère au village.
NNA JEǦǦIGA : sa mère.
ḤEND AQUDAC : Son frère. Garçon fragile qui sera traumatisé par l’expérience de la guerre.
BAATI : Autre frère, sans grande personnalité.
UCCEN AZERQAQ : C’est le personnage le plus complexe : ce frère aîné, paraissant d’abord insensible au sort des siens, tentera cependant un retour au village avec ses enfants.
ḤEMMUC : Mari de Jeǧǧiga. Il a abandonné sa famille et son village.

Les autres

DDA REZQI : Un mort dont Uccen visitera la tombe
DDA QASI : Un vieil homme qu’Uccen rencontrera au cimetière
SEƐDIYYA N TCIMANT : Une vieille femme qui apparaît à Uccen, lui confiant un bijou pour Nna Jeǧǧiga, avant de disparaître mystérieusement
LḤAG MUḤEND AMEẒYAN (n At Sidi Lɛeṛbi) : Vieux berger qui, ayant entendu l’appel de la montagne, en informe le village qui décidera de sacrifier un bœuf pour faire tomber la pluie.

STRUCTURE

C’est un court roman, une novella, qui ne comporte que 80 pages mais qui vaut son pesant d’or. Il est composé de trois parties, elles-mêmes subdivisées en six ou neuf chapitres.
– Ṭiṭi (Chapitres I à IX) : pp. 17-50 (34 pages)
– Uccen Azerqaq (Chapitres I à VI) : pp. 51-79 (29 pages)
– Axxam di tmurt (Chapitres I à VI) : pp.81-97 (17 pages)
Les deux premières parties ont pour titre un nom propre renvoyant aux deux membres les plus importants de la fratrie. Du point de vue quantitatif, Ṭiṭi semble l’emporter sur Uccen Azerqaq (34 pages contre 29). Cependant, la troisième partie qui met en scène essentiellement Uccen, quand bien même l’acteur collectif « Taddart » y occupe une place non négligeable, donne l’avantage au frère aîné.
Ces considérations d’ordre mathématique ne sont pas fortuites au regard de l’économie globale de l’œuvre. En effet, le début du roman, contrairement au titre, Adrar ay Uccen, donne à penser que celui-ci sera consacré à la situation de Ṭiṭi, ce que démentira la suite. La sœur qui incarne la permanence et la résistance des valeurs de la montagne kabyle, apportera son soutien au projet du frère aîné mais c’est bien ce dernier qui reste au centre de l’intrigue. En effet, c’est lui qui, à la faveur de son périple partant du village pour accéder aux hauteurs, formulera le vœu de construire une maison au village pour s’y installer et faire venir ses enfants.

UN ROMAN FAMILIAL

Comme dans le roman de Rachid BOUKHERROUB, Bab n wa ad yekkes wa, nous sommes en présence d’une famille éclatée. Tout commence par le départ du père dont on ne sait presque rien si ce n’est qu’il aurait fondé une nouvelle famille loin de sa montagne natale. Pour comble de malheur, le frère aîné de Ṭiṭi, Uccen Azerqaq, va suivre le même chemin. Tel père, tel fils. Retour du même. Les autres frères, Ḥend Aqudac et Baati, timorés et passifs, ne sont d’aucun secours. Le foyer reposera alors sur les épaules des deux femmes de la maison, Nna Jeǧǧiga et Ṭiṭi. Les relations entre ces deux dernières sont contrastées : si elles restent solidaires dans leur lutte quotidienne contre le dénuement, il leur arrive de s’opposer sur telle ou telle question, singulièrement sur celle du mariage que Ṭiṭi refuse résolument alors que Nna Jeǧǧiga n’a de cesse de la voir quitter sa condition de célibataire. De ce point de vue, Ṭiṭi rappelle l’avocate Tageswaḥt du roman de Djamal BENAOUF, Akud i tudert, tagnit i tayri. Cependant, son féminisme ne se nourrit point aux mêmes sources : Tageswaḥt est une intellectuelle et Ṭiṭi une féministe instinctive si l’on peut dire, son parcours scolaire ne lui permettant guère que d’envoyer et de déchiffrer des messages sur son téléphone portable. A la prison de la vie maritale, elle préfère la liberté qui représente pour elle le bonheur véritable. La liberté… Celle de l’oiseau de proie (abuɛemmaṛ) qu’elle regarde planer lorsqu’elle s’installe au-dessus de la maison pour s’aérer l’esprit et prendre de la hauteur (page 33…)

US ET COUTUMES

L’identité est l’enjeu capital du récit. L’enracinement et la permanence sont incarnés par une figure de femme puissante : Ṭiṭi. Enracinement dans la maison familiale puisqu’elle rejette le mariage pour rester avec sa mère, enracinement dans la montagne kabyle avec laquelle elle fait corps.  Résistance également de la part de la jeune femme lorsqu’elle défend son nom usuel, Ṭiṭi, face aux agents de recensement qui lui demandent son prénom à l’état civil (Faṭima ou Faṭma ou Faḍma ou Feṭṭuma) et auxquels elle reproche leur intrusion dans l’intimité des familles. Cet esprit de résistance est-il le signe d’un repli sur soi, d’une attitude psychorigide ? Je laisse le lecteur répondre à cette interrogation.
Voilà pour Ṭiṭi. Si l’on examine maintenant la question de l’identité du point de vue d’Uccen Azerqaq, c’est de ré-enracinement que l’on devrait plutôt parler car le frère aîné a de longtemps déserté la famille, le village et la montagne comme on l’a vu, avant d’entrer dans une véritable démarche de rédemption. Revenu au village, il entamera un parcours jalonné de stations emblématiques : le cimetière, la grotte d’Ifri Aḥmayan, l’oléastre sacré (aḥeccad) et le mont Keryet. Mais le motif littéraire de la rencontre ne se limite pas aux lieux que nous venons d’évoquer ; il se double d’une rencontre avec des personnages qui ont leur importance pour Uccen Azerqaq : un mort dont le héros visite la tombe, Dda Rezqi qui, bien que disparu, continue d’incarner pour lui la permanence des valeurs kabyles, Dda Qasi avec lequel il aura une conversation au cimetière, et le fantôme de Seɛdiyya n Tcimant qui le chargera de transmettre à sa mère, Nna Jeǧǧiga, un bijou qu’elle lui offre. Ainsi certains morts sont plus vivants que les vivants. A ce propos, remarquons que, sur le plan spatial mais également symbolique, le cimetière se situe au-dessus du village. Bien que disparus, les morts continuent de veiller sur les villageois.
La thématique identitaire est bien au centre de l’œuvre, cependant, le roman que nous avons entre les mains ne relève pas de la catégorie « ethnographique ». En effet, on trouve peu de descriptions de la société villageoise et point de discours didactisant. Relevons, toutefois, trois données anthropologiques importantes.
D’abord, la coutume qui consiste à accrocher un bout de tissu (ici un morceau de la chemise d’Uccen azerqaq) à un arbre (ici un oléastre sacré) en émettant un vœu (ici celui de revenir s’installer au village).
En second lieu, la croyance selon laquelle une avalanche en période de sécheresse serait le signe que la montagne invite les villageois à aller sacrifier un bœuf au mont Keryet, prélude au retour de la pluie. C’est le personnage du vieux berger, Lhaǧ Muḥend Ameẓyan, qui déclenchera ce rituel après avoir entendu le grondement des pierres alors qu’il gardait ses bêtes.
Enfin, la description d’une soirée funèbre après la disparition du vieux Dda Qasi.
Si les deux derniers éléments peuvent relever de l’écriture « ethnographique », le premier a une fonction narrative éminente : c’est à partir de là que s’infléchit la trajectoire d’Uccen Azerqaq décidé à payer sa dette à la montagne.

 

Par Idir AMER