Même en me taisant, ma pensée éructe. Éjacule.
Pas des mots. Non.
Des insultes en fermentation, des colères épaisses, des râles de haine mal digérés.
Tout ça me cogne dans le torse comme une meute en cage.
Et moi, pauvre porteur de silence, j’ai envie d’éjaculer ma rage sur les murs du mensonge.
Cette haine, je la nourris à l’ombre des drapeaux fanés, au rythme des hymnes qu’on ne chante plus qu’à moitié, comme un vieux couple blasé.
Je la distille dans les interstices d’un pays qu’on mutile en costume trois-pièces.
Je la crache à la gueule des partis politiques, ces bordels administratifs où l’on vend la patrie à l’heure, entre deux réunions, entre deux cigares.
Et les « intellectuels » !
Ah, ces fabricants de phrases tièdes, ces champions du copier-coller en langue étrangère, qui n’ont d’intellectuel que leur pantalon mal zippé, évidemment, laissant apparaître l’impuissance virile de leurs convictions stériles.
Ils n’ont pas d’idées.
Ils ont des postures.
Ils n’ont pas de vision.
Ils ont des lunettes hors de prix.
Ils n’ont pas de courage.
Ils ont des cartes de fidélité chez l’ambassade la plus proche.
Et pendant ce temps-là, l’Algérie, ma mère en haillons, traîne son cadavre glorieux dans les rues sans nom.
On la rase, on la vend, on lui repeint la face comme à une poupée usée.
Chaque jour que Dieu fait et que Satan valide sans réserve, on la traîne par les cheveux dans le caniveau des compromis.
Des chiens dressés à la pensée importée viennent uriner sur ses plaines, mordre ses montagnes, et repeindre son ciel aux couleurs de la soumission. Ce sont des colons relookés, version open space, costume italien, accent globalisé, mais la même fougue de soumettre, de plier, d’éradiquer tout ce qui sent l’authentique.
Et mon peuple…
Mon peuple schizophrène, dépareillé, ce peuple qui chante l’indépendance sur fond de dépendance. Il vit entre deux chaînes : celle de l’histoire, trop lourde, et celle de la mémoire, trop courte.
Il a des cicatrices, oui.
Mais il les exhibe comme des trophées.
Il les chérit, les lèche, les transforme en drapeaux.
Il ne veut pas guérir.
Il veut se souvenir.
Mais pas pour comprendre.
Juste pour pleurer.
Et pendant qu’il pleure, on lui glisse une nouvelle corde autour du cou.
En soie, cette fois. Pour le style.
Alors je ris.
Un rire nerveux, un rire sale.
Un rire de fou dans une république d’aveugles.
Parce qu’au fond, l’Algérie est devenue une comédie.
Une satire noire.
Un théâtre de marionnettes, où le public est aussi enchaîné que les acteurs.
Et moi,
je reste là, même en me taisant.
Ma pensée éructe.
Éjacule.
Et ce n’est pas une pensée propre.
C’est une pensée souillée, rugueuse, vivante.
Une pensée qui saigne.
Et qui mord.