Dans un pays qui a fait de l’instruction un pilier de son projet national depuis l’indépendance, la question du livre et de la lecture demeure aujourd’hui une problématique majeure. L’Algérie a formé des générations d’élèves, construit des universités et généralisé l’accès à l’école. Pourtant, le rapport au livre reste fragile. Entre désaffection progressive de la lecture, faiblesse du marché éditorial et concurrence des écrans, la culture du livre traverse une période de profondes interrogations.

Une pratique de lecture en recul
Le premier constat est celui d’un recul sensible de la lecture régulière. Dans la vie quotidienne, le livre peine à trouver sa place face à l’omniprésence des réseaux sociaux, des contenus numériques rapides et des loisirs audiovisuels. La lecture, qui exige du temps, de la concentration et un certain silence intérieur, semble parfois reléguée au second plan. Cette évolution n’est certes pas propre à l’Algérie. Elle touche la plupart des sociétés contemporaines. Mais dans un pays où la tradition de lecture publique reste relativement récente, ce phénomène peut freiner l’émergence d’une véritable société du livre. Dans beaucoup de foyers, le livre reste associé à l’école, à l’examen, à l’obligation académique, et non à un espace de plaisir, de découverte ou de réflexion personnelle.
Par ailleurs, les cafés littéraires, qui avaient timidement ravivé la présence du livre et la voix des auteurs, ont rapidement déchanté. Les organisateurs de ces rencontres se sont vu dicter des oukases qui les ont finalement contraints à renoncer à ces fragiles espaces de liberté.

Un marché éditorial fragile
Le deuxième défi concerne l’écosystème du livre lui-même. Les maisons d’édition algériennes travaillent souvent dans des conditions difficiles : tirages modestes, coûts d’impression élevés, distribution limitée. Le problème ne réside pas seulement dans la production des livres, mais dans leur circulation. Dans plusieurs villes du pays, les librairies sont rares. Certaines disparaissent faute de rentabilité. Le livre devient alors un produit occasionnel, acheté lors d’événements particuliers, plutôt qu’un objet du quotidien. Pourtant, lorsque l’occasion se présente, l’intérêt du public est manifeste. Chaque année, le Salon international du livre d’Alger attire des centaines de milliers de visiteurs. Ce succès révèle une réalité souvent ignorée : le désir de lecture existe, mais l’infrastructure qui devrait le nourrir reste insuffisante.
À cela s’ajoute une chaîne de diffusion encore insuffisamment structurée. Le lecteur potentiel doit parfois parcourir de longues distances pour trouver une offre variée de livres.

L’école : un levier essentiel, mais sous-exploité
L’école demeure le principal lieu de contact avec le livre. Cependant, la lecture y est souvent abordée sous un angle utilitaire : comprendre un texte, répondre à des questions, préparer un examen. La lecture-plaisir, elle, peine parfois à s’installer durablement. Or, l’habitude de lire se construit très tôt. Elle passe par la présence de bibliothèques scolaires vivantes, par la découverte de la littérature jeunesse, par des rencontres avec des auteurs et par des projets pédagogiques qui valorisent la lecture comme une aventure personnelle et non comme une simple obligation scolaire.
Elle ne se construit pas uniquement par l’analyse scolaire. Elle se développe à travers la curiosité, l’émotion et la liberté de choisir. Les pays qui ont réussi à installer une forte culture de la lecture ont compris très tôt que la familiarité avec le livre devait commencer dès l’enfance.

Des exemples internationaux inspirants
Plusieurs pays ont démontré qu’une politique cohérente peut transformer profondément la relation d’une société avec le livre. Le cas de la Finlande est souvent cité. Dans ce pays nordique, la lecture est considérée comme un bien public. Les bibliothèques municipales sont nombreuses, modernes et gratuites. Les enfants y sont emmenés dès le plus jeune âge. Les écoles travaillent en étroite collaboration avec ces bibliothèques. Résultat : la Finlande figure régulièrement parmi les pays où les habitants lisent le plus et où les élèves obtiennent d’excellents résultats en compréhension écrite.
Autre exemple remarquable : la Corée du Sud. Après la guerre, le pays était marqué par la pauvreté et un faible accès aux livres. Les autorités ont alors investi massivement dans l’éducation et dans les bibliothèques publiques. Aujourd’hui, la lecture est encouragée par des programmes nationaux, des festivals littéraires et un soutien actif à l’édition locale.
En Europe, la France a mis en place depuis plusieurs décennies des politiques publiques ambitieuses pour soutenir le livre : prix unique du livre, aides aux librairies indépendantes, subventions aux éditeurs et vastes réseaux de bibliothèques. Cette stratégie vise à protéger la diversité culturelle et à maintenir une forte présence du livre dans l’espace public.
Même certains pays d’Amérique latine ont fait du livre un outil de transformation sociale. En Colombie, la ville de Medellín a construit dans ses quartiers populaires des bibliothèques modernes appelées « parcs-bibliothèques ». Ces lieux culturels sont devenus des espaces de rencontre, d’apprentissage et de cohésion sociale.

Le défi linguistique et culturel

La situation linguistique de l’Algérie constitue également un enjeu particulier. Le livre circule entre plusieurs langues : l’arabe, le français et, de plus en plus, le tamazight. Cette richesse peut être une force, mais elle pose aussi des défis éditoriaux et pédagogiques. Produire davantage d’ouvrages de qualité dans ces différentes langues, encourager la traduction et permettre aux lecteurs de naviguer entre ces univers linguistiques représente un chantier essentiel pour renforcer la vitalité intellectuelle du pays.
Les écrivains algériens, qu’ils s’expriment en arabe ou en français, ont déjà prouvé leur capacité à rayonner à l’international. Leur travail constitue une base solide pour bâtir une véritable politique du livre.

Redonner au livre sa place
Face à ces défis, plusieurs pistes méritent d’être explorées. Soutenir les éditeurs locaux, encourager l’ouverture de librairies, développer les bibliothèques publiques et promouvoir la lecture dès l’enfance constituent des priorités. Mais au-delà des politiques publiques, la question est aussi culturelle. Une société qui lit est une société qui doute, qui réfléchit et qui imagine. Le livre n’est pas seulement un objet culturel : il est un instrument d’émancipation intérieure, un espace de liberté intellectuelle.
Dans un monde saturé d’informations instantanées, la lecture demeure l’un des derniers espaces de lenteur et de profondeur. Un refuge de la pensée. Redonner au livre sa place en Algérie n’est donc pas seulement un enjeu culturel. C’est un choix de civilisation. Investir dans le livre, c’est investir dans l’intelligence collective et dans l’avenir culturel du pays.

Bachir DJAIDER
Journaliste-écrivain