JEUNES GENS DANS LA TOURMENTE
Encore une jeune professeure de tamazight qui nous offre un roman ! Comme le disait récemment Aumer U Lamara lors d’un hommage à l’écrivain et militant Ahmed Aït-Bachir, disparu au début de cette année 2026, la relève est bel et bien assurée.
Dans sa préface à Tiɣri n Tudert, le Professeur Said Chemakh nous apprend que Siham Harikenchikh s’est d’abord essayée à la nouvelle, lors de sa période estudiantine, avant de se lancer dans l’écriture romanesque. Le préfacier nous présente l’intrigue comme la rencontre d’Akli, un homme confronté aux privations et à la mal-vie, avec deux jeunes amoureux, Yidir et Lehna, eux-mêmes aux prises avec les difficultés de la vie.
De son côté, l’éditeur et écrivain, Hamza Sahoui, insiste dans sa postface sur un aspect saillant de l’œuvre : la situation sociale et psychologique de la jeunesse kabyle à travers certains personnages mis en scène par la romancière : « Tudert n yilmeẓyen, tga-as aḥric meqqren deg wungal-is » (page 158).
Il y a, en effet, en dehors de la trajectoire de Yidir et Lehna, d’autres destins de jeunes gens des deux sexes confrontés aux pesanteurs sociales (amours condamnées, mariage forcé…) ou engagés dans des rapports problématiques aux aînés (désir d’autonomie, difficulté à assumer la charge d’un parent handicapé…), sans compter les problèmes socio-économiques structurels que l’on observe dans les pays du Sud dont le plus douloureux reste le chômage des jeunes, en général, et des diplômés, en particulier, qui les pousse à l’exil…
Dans cette optique, cette dimension sociétale fait que cette œuvre de fiction peut, d’une certaine manière, être reçue comme un documentaire.
PERSONNAGES
Personnages principaux :
Le Narrateur : Muḥend Akli (Ɛemmi Muḥ), un marginal ayant perdu la raison et la faculté de la parole. Orphelin originaire d’un autre village. Observateur de la société kabyle.
Yidir : Jeune universitaire, spécialiste de la langue et de la culture amazighes, qui tombera amoureux de Lehna.
Lehna : Jeune universitaire également (études de médecine). Orpheline.
Muḥend Akli, homme d’âge mûr, entretient une relation privilégiée avec les deux précédents. Lehna lui apporte à manger et Yidir vient lui confier ses tourments et partager parfois ses nuits, à la belle étoile, sur la place d’Agni. Lorsque les deux jeunes gens se marient, ils lui construisent une pièce à côté de leur propre maison.
Personnages secondaires
Parents de Yidir : son père et sa mère.
Famille de Lehna : son père, ses frères et sœurs.
Samir : Ami de Yidir.
Maziɣ : Un jeune villageois revenu du Canada pour se marier.
Aɣilas et Tilelli : Un couple du village de Tawrirt confronté au problème de la stérilité.
Zira : Une jeune femme d’un village voisin dont Muḥend Akli narrera le destin tragique.
Sliman : Un jeune homme d’un autre village qui place sa mère dans une maison de retraite sous l’influence de son épouse.
ESPACES
La Kabylie
Les faits se déroulent majoritairement au village de Tawrirt n Ccix : ses rues, ses maisons où se produisent parfois des drames et la place d’Agni, lieu d’élection de Muḥend Akli. Ce dernier parcourt régulièrement les villages avoisinants d’où il rapporte des histoires dramatiques.
L’espace de l’exil
On évoque d’abord le Canada à la faveur du mariage d’un immigré : Maziɣ. Vers la fin du roman, on suit le périple de Yidir en Europe : le voyage en mer, le débarquement sur une plage du Sud de l’Europe et la vie à Paris.
STRUCTURE
Le récit est raconté à la première personne par un Narrateur intra-diégétique : Muḥend Akli.
Il nous narre plusieurs histoires :
– Celle de ses amis, Yidir et Lehna (récit principal)
– Des histoires glanées au gré de ses pérégrinations à travers le village de Tawrirt n Ccix (Aɣilas et Tilelli…) et les villages voisins (Zira, Sliman…)
– Sa propre histoire : enfance dans un autre village, mort de ses parents, accident de la cousine, à l’origine de son mutisme et de sa folie, fugue…
Histoire de Yidir et Lehna
Le garçon est de Lḥaṛa n Ufella, la fille, de Lḥaṛa n Wadda ; c’est une fois à l’université qu’ils font connaissance et leur amitié se mue rapidement en amour. Les circonstances de la vie vont les rapprocher puis les séparer avant de les réunir de nouveau.
Yidir, après ses études en langue et culture amazighes, aura une vie professionnelle chaotique : l’enseignement de tamazight auquel il s’était voué se révèlera plein d’embûches. Recruté puis remercié par manque d’élèves ; recruté puis remplacé… Il sera amené à travailler comme garçon de café dans son village avant de rendre sa blouse suite à une altercation avec des clients défavorables à l’enseignement de tamazight. Finalement, il fera la traversée de la Méditerranée en compagnie d’autres « harragas » et, après moultes épreuves, il régularisera sa situation en France et reviendra au village pour épouser Lehna et l’emmener avec lui à Paris. Mais la vie réservera au couple d’autres surprises…
Autres histoires de jeunes
Muḥend Akli, le Narrateur-vagabond, rapporte d’autres histoires, souvent malheureuses, se déroulant soit au village même, soit dans les villages environnants.
Pages 107-109, il nous narre le sort pathétique de cette jeune villageoise qui, ne supportant plus la vie avec un mari qui l’ignore, finit par divorcer. Las, elle n’obtient pas la garde de son enfant, d’où ses cris déchirants qui émeuvent Muḥend Akli et le reste des villageois.
Ailleurs (pages 39 et suivantes), c’est une jeune femme qui se suicide. Zira, c’est son nom, a été retirée du lycée par son intégriste de frère puis marié à un homme qui la maltraitera et la trompera. Zira, qui incarnait la joie de vivre, finira par mettre fin à ses jours.
Autre histoire, moins dramatique mais révélatrice de nouveaux comportements sociaux, celle du jeune Sliman qui, une fois marié, tombe sous l’emprise de son épouse qui négligera sa belle-mère et « suggérera » à son mari de placer la dame impotente en maison de retraite.
Histoire du Narrateur
Si Muḥend Akli, observateur critique de la société kabyle, nous raconte ce qui arrive aux autres personnages, il lui arrive de se raconter lui-même. Ainsi, dès la page 23, lorsque Lehna lui apprend qu’elle vient d’enterrer sa mère, le Narrateur se revoir enfant, après la mort de ses propres parents. Plus loin, page 104, il nous apprend ce qui était advenu de lui après cet événement tragique. Elevé par sa grand-mère et son oncle, il subit des maltraitances de la part de ce dernier, celles-ci culminant suite à l’accident qui coûta la vie à la fille de l’oncle. Muḥend Akli finira par fuguer, ce qui l’amènera jusqu’au village de Tawrirt n Ccix où il s’établira définitivement. On y apprend également que sa folie et son mutisme sont la conséquence de la disparition de sa cousine.
Yidir Amer
Yerres – Lpari, février 2026