Karim Akouche, auteur prolifique d’expression française, a présenté à la librairie Raffin, le 1er octobre dernier, son nouveau roman au titre nostalgique : Quand la montagne répond au vent (éd. XYZ). Ce roman de 232 pages est composé de soixante-dix volets, qu’on peut appeler actes ou tableaux ; car Karim a réalisé trois compositions théâtrales dont la technicité aurait sûrement imprégné cette dernière mouture.

Quand la montagne répond au vent est un titre évocateur de la symbolique de la tamussni, ce savoir ancestral amazigh, une structure et une métaphore répandues dans les contes nord-africains, à l’instar de Quand parlaient les animaux…, Si l’arbre parlait…, Un jour, tel oiseau avait dit à… ou Comment vas-tu, tortue ?… Un titre qui énonce une évidence : la montagne est inébranlable face au vent, cette force passagère qui passe son chemin. Un genre d’opposition entre le sédentaire et le transitoire, ou simplement la réaction du permanent face à l’éphémère…

Sur le plan de la forme, les énoncés directs sont présentés sans guillemets ni tirets cadratins, et une majuscule surgit parfois au milieu d’une phrase (voir quelques citations). Ce choix inhabituel déstabilise un peu la lecture. Les noms des personnages interrogent aussi : Hawa porte la symbolique féminine ; Meksa, la symbolique culturelle ; les autres noms (Moh n Moh, Hamid, Amel, Salima…) et les titres (Si Lhadj, Si Samir, Cheikh Samir…) relèvent du registre commun. Les mamans, elles, sont appelées « yemma », « veuve courage » ou d’autres sobriquets.

Voir l’exemple : «Voyant une larme dégringoler sur ma joue, la mère de Meksa m’a apporté une serviette, du savon et une robe bariolée comme le champ au printemps. Elle a déposé un baiser sonore sur mon épaule, La femme et son mari directeur ignorent apparemment l’ascendance de mon fils, Il ne tombe pas du sanglier, mais du seigneur de la montagne, C’est un épervier, pas un roitelet, Il fréquente les cimes, pas les marécages, Cette robe a été confectionnée spécialement pour toi, Hawa, Va prendre une douche avant de l’enfiler. Elle a jeté un œil à Petit Chili, Sois patient, mon chéri, La couturière travaille sur ton costume, Bientôt tu seras aussi beau et brave qu’Anzar.»

Ce récit s’inscrit dans un contexte temporel, celui de la décennie noire qu’a vécue l’Algérie, et dans un contexte géographique, le village de Tazmurt, dans le Djurdjura. L’auteur y décrit les péripéties d’une société prise en étau entre « la famille qui avance et la famille qui recule » (dixit Tahar Djaout). Cette citation est d’ailleurs reprise à maints endroits par l’auteur, et elle résume à elle seule le conglomérat des différentes strates sociales, tant intellectuelles, économiques, familiales que sécuritaires.

L’auteur a remis les rênes de ce roman-récit entre les mains d’une jeune narratrice, Hawa, personnage principal du roman, qui mène les lecteurs d’escale en escale. Dès le début du récit, elle se présente comme la narratrice « JE » et rapporte que certains gamins du village l’appellent Taqjunt (n) yigenni ! (« Chienne du ciel ! »).

Dans un langage accessible, avec des énoncés concis et des descriptions imagées, la narration se donne pour mission de raconter ce qui a été dit et vécu. Le lecteur découvrira que Hawa joue plusieurs rôles, tantôt victime de la société : « Moi, contrairement aux gamins, je ne fréquentais pas l’école. Ce n’était pas ma faute. On m’avait refusée. Je me rappelle ce jour funeste » (page 11), tantôt émettrice d’un avis ou d’une confidence : « elle n’était pas accordée, ma mère, elle avait le cœur et le cerveau fragiles. En elle, ange et démon se battaient sans arrêt » (page 12) ou encore « Quelle naïveté ! L’argent qu’il [Si Lhadj] nous versait était le fruit de notre sueur. On lui prêtait nos bras pour cueillir ses carottes, patates, pastèques » (page 39), tantôt docile, prête à comprendre les choses de la vie : « J’ai saisi l’occasion pour le coincer et exiger enfin la vérité sur ce pan d’histoire que les villageois travestissaient au gré du vent et des rumeurs. Il a essayé d’esquiver. J’ai insisté. Il a prétexté que j’étais encore jeune. […] Je suis mûre, Meksa, […] » (page 117) et tantôt encore une observatrice neutre rapportant fidèlement les propos des uns et les impressions des autres personnages sans entrer dans quelque conflit que ce soit.

Meksa, un journaliste discret, que Hawa définit comme son précepteur, lui explique que « les livres se divisent en deux catégories, Hawa, ceux qui endorment et ceux qui éveillent, Il y a plusieurs manières de dormir et plusieurs manières de rester éveillé, Cheikh Samir n’éveille ni n’endort les fidèles, il les bouscule dans leur sommeil » (page 75).

Tout au long du récit, un déchirement vif oppose des antagonistes. Les personnages s’enorgueillissent et discréditent l’autre ou tel clan, outillés de mensonge ou de vérité, de malice ou d’argument, du vrai ou du faux… L’auteur a su habiller Hawa d’une aura de naïveté et de combativité, au point qu’elle accepte de faire confiance à Meksa et à Petit Chili pour (re)monter la pièce de théâtre Anzar, malgré son inexpérience, le manque de moyens et le danger à encourir. La suite appartient au lecteur, qui prendra plaisir à méditer les extraits suivants :
«J’ai sorti mon cahier et prié Meksa de parler lentement, avec des mots que mes jeunes oreilles pouvaient assimiler. Il m’a saisie par les épaules et regardée droit dans les yeux, Eux et nous, on n’appartient pas à la même famille, Nous, on avance, Eux, ils reculent, Nous, on regarde vers le Djurdjura… (page 33»
«J’ai (Hawa) beaucoup aimé le conte. Il a apaisé ma tête et mon cœur, surtout après l’histoire des terroristes squattant notre forêt. Puis, j’ignorais pourquoi Meksa était devenu triste. Puisqu’on était sous l’eucalyptus à côté de notre maison-mausolée, il a cueilli une baie, l’a croquée, avant de la recracher, Ils veulent nous rendre la vie amère, ces imbéciles, Si Lhadj, Si Samir et la famille qui recule n’aiment pas Anzar et sa fiancée, Sais-tu pourquoi, Hawa ? Parce qu’Anzar est un dieu d’ici, pas un dieu importé, Il est ancien, plus vieux que le leur, et Anzar est sensible, a des sentiments, aime la beauté, il est amoureux… (page 49)»
«À cause d’eux, ma (Hawa) nuit a été coupée en morceaux, tachés de sang, saturés de cris. De plus, yemma s’agitait sur sa paillasse. J’ai allumé, griffonné, et laissé mon cahier témoigner. La vie est étrange. Un tournesol géant. Quand le soleil est là, il s’ouvre et rit, mais quand il fait nuit, il se ferme, baisse la tête et pleure en cachette sous ses pétales. (page 33) »
«Comme sa mère veuve courage, il (Meksa) pensait qu’il faut toujours se battre dans la vie pour ne pas perdre son honneur. L’honneur, selon lui, est la chose la plus importante chez les humains, plus précieuse que leurs bras ou leurs yeux, On peut réparer tout, Hawa, sa chemise, ses sandales, sa maison, sa peau, son cœur, sa cervelle, sauf son honneur ! (page 59)»

Aperçu 

Originaire de Kabylie et établi au Québec depuis 2008, Karim Akouche est un romancier, poète et dramaturge reconnu. Auteur prolifique (La religion de ma mère, La musique déréglée du monde) et finaliste de prestigieux prix littéraires tels que le Prix des cinq continents de la Francophonie et le prix Charles-Biddle, il s’impose aujourd’hui comme une voix marquante de la littérature contemporaine.

Publications:

Allah au pays des enfants perdus, roman, Éditions Dialogue Nord-Sud, 2012 ; Éditions Frantz Fanon, 2016 ; Éditions Écriture, 2019
Toute femme est une étoile qui pleure, poésie, Éditions Dialogue Nord-Sud, 2013
J’épouserai le Petit Prince, conte, Éditions Dialogue Nord-Sud, 2014 ; Éditions Frantz Fanon, 2016
La religion de ma mère, roman, Éditions Michel Brûlé, 2017 ; Éditions Écriture, 2017 ; Éditions Frantz Fanon, 2017
Lettre à un soldat d’Allah – Chroniques d’un monde désorienté, essai, Éditions Écriture, 2018 ; Éditions Frantz Fanon, 2018
Déflagration des sens, roman, Éditions Écriture, 2020 ; Éditions Frantz Fanon, 2020
La musique déréglée du monde, roman, Druide, 2022

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