Samia Bensalem Ould Amara n’est pas qu’une femme debout : elle est aussi en mouvement. « Mouvement » que l’on vérifiera dans Graines d’Ariane, son livre paru aux Éditions L’Harmattan. Le récit part d’Akbou, ville de Kabylie où Samia Bensalem Ould Amara est née et a vécu l’essentiel de son enfance. La battante fera partie de la première promotion des enseignants de tamazight, enseignement arraché au lendemain de l’école en 1994. C’est pendant ce fragment de sa vie qu’elle rencontrera son époux Nour Ould Amara que Dieu rappellera à lui en septembre 2011, à Paris. Coup dur pour l’auteure de Graines d’Ariane, mais elle restera debout et, surtout, en mouvement. Aujourd’hui, elle est Maire adjointe à Saint-Denis. Que du chemin depuis une école primaire d’Akbou ! Elle a aimablement accepté de répondre à nos questions. « Écoutons-la » :
Tangalt : L’intitulé de ton récit, « Graines d’Ariane » renvoie à l’idée du « fil à ne pas perdre ». Il y a aussi le souci d’assurer la transmission. C’est du moins ce que j’ai retenu de ton passage au café littéraire L’Impondérable, animé par Youcef Zirem. Qu’en est-il exactement ? Quel titre lui donnerais-tu en kabyle ?
Samia Bensalem Ould Amara : En premier lieu, je remercie Youcef Zirem pour son invitation et de m’avoir permis de présenter mon livre dans ce lieu d’expression et de débats qui est devenu à Paris un lieu culturel incontournable.
Effectivement, Graines d’Ariane évoque ce fil fragile mais essentiel qu’il ne faut jamais perdre dans le labyrinthe de l’histoire, de l’exil, de la mémoire, de sa vie personnelle. Ce sont des graines semées dans le cœur de ceux qui cherchent à retrouver un sens, une origine, une continuité pour pouvoir avancer dans la vie. C’est aussi une volonté de retourner dans l’enfance des années 70 et 80. Cette enfance qui nous a construits et qui a fait les adultes que nous sommes aujourd’hui.
Il y a dans ce récit une volonté de transmettre, oui, pas seulement une mémoire collective ou familiale ou culturelle, mais aussi des clés de compréhension, des repères symboliques, à celles et ceux qui, comme Ariane, doivent tendre un fil à celles et ceux qui cherchent qui ils sont pour pouvoir avancer dans leur vie car quand on ne sait pas d’où l’on vient ou par où l’on est passé, on ne saura pas où l’on va…
En kabyle, je pourrais l’intituler « Ibruyen n usirem n Ariane ». Ce sont « Les graines de l’espoir d’Ariane », même si Ariane n’est pas un prénom kabyle, son symbolisme est universel, et il me plaît de la voir dialoguer avec la terre de mes ancêtres.
Tangalt : Samia Bensalem, jeune écolière à Akbou, enseignante de tamazight à Bouira (première promotion d’enseignants de tamazight, ndlr), et Maire adjointe de Saint-Denis. Parcours atypique, parcours de battante. En fait, tu es une femme en mouvement qui, même si tes responsabilités d’élue t’imposent d’autres préoccupations, trouve du temps pour rendre plus visible tamazight langue et culture. J’imagine la fierté de Nour qui continue de veiller sur toi et dont les derniers mots étaient « tamazight, tamazight, tamazight »…
Samia Bensalem Ould Amara : Tu sais, chaque étape de mon parcours s’est construite dans une tension entre enracinement et mouvement. L’école à Akbou, c’est mon socle. L’enseignement du kabyle à Bouira, c’est ma pierre à l’édifice de la reconnaissance. L’engagement à Saint-Denis, c’est mon combat pour une citoyenneté ouverte et plurielle.
Quant aux valeurs de la République française, ce sont celles qui m’ont été transmises par mes aïeux : Liberté, Égalité, Fraternité et Laïcité. Ces valeurs, je ne les perds jamais de vue, dans ma vie de tous les jours.
Avec Nour, nous avons partagé l’amour d’une langue, d’une identité : une exigence. Son insistance sur tamazight et taqvaylit, dans ses derniers instants, m’a profondément marquée. Il ne répétait pas un mot, il appelait à une vigilance, à une fidélité. Alors oui, même dans la tourmente de la vie politique, je reviens toujours à cette mission de transmission, d’ancrage, d’éclat aussi. Faire rayonner « Taqvaylit et la culture » là où on ne l’attend pas. C’est peut-être ça, être une battante.
Tangalt : En termes de création littéraire, tamazight, sa variante kabyle notamment, connaît une dynamique sans précédent ces dernières années. Trouves-tu le temps de lire ce qui s’édite ? Si oui, comment apprécies-tu ces productions ?
Samia Bensalem Ould Amara : Je ne lis pas autant que je le voudrais, mais je reste attentive. Il y a une effervescence réelle, une audace même, dans la nouvelle génération d’autrices et d’auteurs. C’est réjouissant.
Les thématiques se diversifient : l’intime, le social, l’écologie, les sciences, l’exil, la condition féminine… Taqvaylit devient une langue d’expression littéraire pleinement assumée, non plus seulement un espace de témoignage ou de nostalgie. C’est un signe de vitalité.
Ma dernière lecture, un livre qui m’inspire et que j’aime beaucoup : la traduction d’Histoire de ma vie de Fadhma Ait Mansour Amrouche faite par Ahmed Ait Bachir, Tudert-iw. Cette traduction, c’est comme remettre la rivière dans son cours naturel.
Il y a encore du chemin, notamment en termes d’édition, de diffusion, de traduction, mais l’élan est là. Et c’est encourageant.
Et je me dis souvent que c’est possible grâce aux pionniers de l’enseignement de tamazight et spécifiquement aux enseignants kabyles. C’est grâce à leur ténacité, à leur combativité et à leur entêtement car l’introduction de cette langue ancestrale dans le système scolaire n’a pas été chose facile.
En quelques mots :
• Tamazight ?
Une respiration ancienne, un souffle d’avenir. Une Afrique du Nord qui doit faire la paix avec ses racines profondes pour le bien de ses enfants.
• Kabylie ?
Un cœur insoumis, une montagne de mémoire et de résistance. Un peuple qui s’accroche aux roches et qui défie les tempêtes, les incendies, les maladies… Ur tettruzu ur tkenu.
• Akbou ?
La vallée de la Soummam, l’Olympique d’Akbou. Mes premiers instants de vie. Mes premières lettres, mes premières révoltes, mes premières luttes.
• Khadra ?
Je ne le connais pas.
• Retailleau ?
Vous faites certainement allusion à l’avenir, aux relations internationales… Je ne suis pas Madame Irma, donc l’avenir nous le dira. « Lexber iǧibuh twala ».
Encore merci pour cet échange. Tanemmirt i Tangalt, et un grand azul à toutes celles et ceux qui tissent encore ce fil, ensemencent des graines d’espoir.
Entretien réalisé par Tahar Ould Amar