Dans la continuité de l’article précédent, la lecture de l’ouvrage de Djamel Laceb, intitulé L’art et la manière. De l’art en général et de la poésie kabyle en particulier, m’a inspiré les propos suivants en guise de discussion de la relation entre la liberté et la beauté artistiques. Lors de cette lecture, il m’a semblé que l’auteur observe une certaine hésitation, sinon une réserve, concernant cette relation à la fois essentielle et structurante dans l’acte créatif.
La liberté, qui est à la base de la création artistique, ne peut être efficacement engageante qu’à partir du moment où elle est concomitante avec la contrainte de la responsabilité. De dimension complexe, cette dernière combine éthique, sociabilité et esthétique. Cette concomitance est nécessaire à toute activité artistique. De tout temps, selon les cultures et les postures, cette relation est différemment appréciée et, au besoin, codifiée, outre la canonisation en tradition, qui dans un traité de poétique, qui dans une formalisation théorique.
À un autre niveau, être poète est un fait d’accumulation et de compétence, engendré, guidé et orienté par la négociation qu’assure le poète de la morale sociale, des ressources de la langue et des possibilités artistiques.
Pour définir la liberté artistique, il y a lieu de ne pas la limiter à sa relation au politique. Ceci constitue certes un niveau important dans la définition. Toutefois, il n’est pas le seul et participe avec les autres niveaux, comme les relations à la morale sociale, à la tradition, à la possibilité artistique, à assurer les conditions optimales à l’activité créative. Il est donc plus qu’urgent et absolument nécessaire de prendre en considération le qualificatif « artistique » dans la tentative de définition de cette liberté. Ne pas le faire, c’est laisser glisser inconsciemment ou pas l’analyse de la constellation des relations participant comme socle idéal à la création artistique au seul souci de dire (passant ainsi sous silence la manière de dire). Autrement dit, il faut prendre garde de ne pas se focaliser sur la liberté d’expression au lieu de dire ce qui est proprement la liberté artistique.
Aussi, prendre en considération ce concert de relations permet d’envisager d’un côté la définition de la liberté artistique dans sa dimension globale et, de l’autre, de poser, du point de vue éthique, la responsabilité de l’artiste dans son acte de création. Car rechercher, revendiquer, exiger et/ou assurer la liberté de créer, comme condition sine qua non à l’accomplissement de l’art, doit s’accompagner de l’engagement responsable de l’artiste de respecter la liberté d’autrui et d’éviter à son art des radicalités anéantissantes. Du point de vue philosophique, la liberté et la responsabilité sont deux dimensions, deux attitudes, deux mouvements qui doivent se réaliser simultanément ; s’impliquant mutuellement ; l’absence de l’un est l’anéantissement de l’autre.
C’est dans cette simultanéité que se réalise le mouvement de négociation (le terme peut paraître malheureux) entre le désir de dire et la morale sociale, entre le nouveau et l’ancien, entre le possible et l’existant. Ce mouvement multidimensionnel et complexe définit à son tour aussi bien la fonction de l’artiste dans sa société que sa position dans l’échiquier culturel avec ses choix artistiques (littéraires) dans et à travers ses œuvres. C’est dans cet ensemble complexe que se jouent les relations éthique, sociale et esthétique.
La notion de négociation peut paraître impropre à propos de l’acte créatif. Pourtant, dans les faits, c’est de cela qu’il s’agit. La négociation implique la présence d’un conflit. Conflit entre la souplesse et la liberté individuelle et la rigidité et la convention collectives, conflit entre l’innovation et la tradition, conflit entre l’originalité stylistique et la dominante canonisée. Impliquant connaissance des ressources de la langue, maîtrise des procédés littéraires et choix stylistiques repris ou innovants (pour dire autrement la techné), l’artiste (ici le poète principalement), « négocie » en façonnant sa création suivant les conditions du moment (aussi bien sociales, politiques, littéraires et esthétiques). À titre d’exemple, les jeux polyphoniques dans les compositions d’Ait Menguellet constituent à la fois des procédés stylistiques permettant d’énoncer les interactions sociodiscursives et de contourner les contraintes de nature morale et/ou politique. De la même manière, ne faut-il pas voir dans certaines « figures stylistiques obsédantes » chez Matoub (celles construites par exemple à partir de la notion de la fissure, iɣisi) comme une négociation stylistique entre la possibilité de dire une subjectivité tout en poétisant une douleur socialement tabou ou tue.
C’est ce type d’activité à la fois créative et intellectuelle que constitue la négociation comme relation (d’adhésion, d’inspiration, de critique et/ou d’innovation) qui s’établit entre la liberté et la beauté artistiques.
Mohand Akli Salhi