À chaque relecture de Christian Bobin, je me retrouve dans une situation unique où je revis une vision, une vision en flash. Je le vois dans une cuisine, une petite cuisine, un minuscule espace, tellement minuscule qu’il ne contient qu’un seul corps mouvant. Par contre, d’autres présences inspirantes de poésie, d’émerveillement, de musique et d’amour habitent la tête et le cœur du cuisinier, ce corps mouvant.

Christian Bobin est tel un cuisinier, un chef cuisinier. Un cuisinier de littérature. Pas de poésie. Pas de roman. Pas de biographie. Pas de verset. Mais littérature. Dans la vision, cette image de littérature est déjà figurée par le tablier du cuisinier. Un tablier en couleur. Beaucoup de couleurs. Pas une énumération de couleurs. Pas un puzzle de couleurs. Pas une juxtaposition de couleurs. Non. C’est un tablier fait d’éclat de tons, de simultanéité de nuances et de taches en chœur ressemblant au ballet des anges.
Christian Bobin est cuisinier de littérature. Sans recettes canoniques. Sans ingrédients préparés. Pardon. Seul l’amour des lettres est admis dès le départ de la préparation. Le plat ? Il est en fonction de la première invitation. Une invitation au hasard. Un souvenir. Une lettre. Une confession. Une histoire enfantine. La liste est longue. Cela pourrait être inspiré par l’égouttement du robinet, les allées et venues d’une abeille, la saveur perdue d’un légume, un souvenir de chanson enfantine, une évasion de prison annoncée à voix basse par la radio allumée dans un coin non loin de la cuisine, et qui a survécu aux décennies de nouvelles technologies, un chant venu de loin transperçant la vitre (il en a beaucoup : les battements d’ailes, le sifflement d’un train, un éclat de rire…) ou, simplement, à une envie inattendue du cuisinier. Inattendu ? L’inattendu n’est pas modernité chez Bobin. Car chez lui l’inattendu est quotidien. Pas comme le fugitif. Le fugitif est l’âme de la modernité. Il habite, lui, dans le mouvement incessant entre le regard, l’intime et la plume.
Un Bobin est œuvre d’ivresse relevée. Tellement relevée qu’elle provoque des soliloques.

Mohand Akli Salhi