Kaïssa, à la recherche de son père perdu est le premier roman de Nadira Naït Ouyahia. Cette dernière a déjà proposé aux lecteurs un recueil de poèmes, en kabyle et en français, intitulé Udem n wayyur (L’éclipse), où elle célèbre plusieurs figures de la poésie et de la révolte.
Plus lyrique et d’inspiration autobiographique, ce roman raconte la permanence de l’attente qui, pour espérer une hypothétique présence (le retour du prodigue), fait appel aux paroles de témoins ayant connu, dans un passé ombragé, le disparu avant son départ. Ces paroles ne relèvent pas d’une enquête menée pour connaître ne serait-ce qu’une image, même floue, du prodigue. Tombées dans l’oreille d’une enfant qui guette le moindre indice pour (re)connaître son père, elles sont comme les crues alimentant une douleur qui grandit au fil du temps et au gré des rencontres. Elles sont également les mots qui peuplent un monde onirique, voulu ou imposé, comme espace pour un retour tant attendu. La douleur est, dans la trame de ce roman, très profonde mais pudique ; apprivoisée par des mots courtois mais suffisamment révélateurs d’une attente interminable.
Portée et mise en branle par une incompréhension, construite et entretenue vraisemblablement par les propos-témoignages des villageois ayant connu le prodigue dans son enfance et sa jeunesse, la douleur est figurée : elle trouve son énonciation dans des détails, certes petits dans leurs formes et leurs natures, comme le xylophone et les fils de tissage. L’évocation de ces objets permet à la narratrice (le monde narré porte bien sa féminité) de mettre en mots l’intensité de l’incompréhension, l’indétermination de l’attente et surtout la profondeur de la douleur. Tout cela se réalise le temps d’un rêve, symptôme d’un refoulement ou, de façon bien plus certaine, d’une stratégie scripturaire. Un rêve où la joie d’une fête contraste avec la rudesse d’un questionnement et la tristesse de l’attente. En somme, ce roman est beau. Il serait plus beau encore si son titre était porté par une métaphore ; pourtant, il n’en manque pas dans le texte. Son titre présent semble plat, tellement plat qu’il contraste drastiquement avec la profondeur du propos qu’il introduit.
Écrit dans un style captivant, avec une langue simple qui fait place à une cohabitation harmonieuse entre l’expression française et l’imaginaire villageois kabyle, et une linéarité narrative d’apparence (car absorbant des retours en arrière assez fréquents en évoquant des souvenirs multiples), le style de ce roman arrive à négocier le lyrisme de l’énonciation et la contrainte de la pudeur de tout écrit autobiographique. Il s’implante dans un (en)jeu formel dont la structure se déploie dans la relation du temps autobiographique avec l’espace onirique et l’énonciation narrative déléguée à une instance régissant plus facilement l’histoire de l’absence de l’être cher : l’attente de la fille du prodigue, le silence de sa mère, l’incompréhension de son épouse et le bavardage (voire le commérage de certains) des villageois.
Ce choix stylistique serait-il l’échappatoire à l’écriture de l’intimité ? Peut-être, d’autant plus que le choix du français semble, à un certain degré, être motivé par le contournement de la pudeur. Mis dans des mots kabyles, ce récit serait plus lourd à porter.
Mohand Akli Salhi