«Soyons comme ces Grecs, chez qui tout se renouvelle comme le foie de Prométhée. Cultivons, en l’honneur d’Anzar-Dionysos, un bon cépage de Kabylie, et aveuglons, à l’instar d’Ulysse, tous les monstres historiques qui hantent nos mémoires, qui nous poursuivent dans nos cauchemars, et qui ne cessent de semer chez nous chaos et misère, ignorance et désolation. Bouchons avec de la cire nos oreilles pour ne plus entendre la litanie mortelle des houris qui nous invitent à sauter mains et pieds joints dans le gouffre de « l’histoire » »
Tangalt : Si j’ai bien saisi le fond de ce que vous dites, il me semble que vous recommandez l’ouverture du kabyle en préconisant l’emprunt et l’adoption de la culture gréco-latine comme instrument et dispositif pour le renouveau culturel. Dans l’absolu, cela paraît séduisant, mais, comme vous le savez, cela ne peut pas se faire en dehors d’une accumulation historique. La culture gréco-latine elle-même est la résultante d’un long processus à la fois cumulatif et critique. Ne pensez-vous pas que votre recommandation serait plus faisable si, via par exemple la traduction et la vulgarisation, on s’approprie les grandes pensées tout en les mettant en relation avec ce qui est positif dans notre culture. Personnellement, je considère que votre livre sur les aphorismes célébrant la vie participe de cette démarche qui a l’avantage de ne pas reléguer notre culture au rang d’objet méprisé. Dans notre culture, il y a bien des choses positives qui peuvent, entre autres, recevoir la greffe qui apportera des éléments de l’être philosophique qu’on n’a pas, qui paraissent implicites, et/ou qui avaient subi des pressions négatives. Je dis cela car je crois qu’entre la révolution et la réforme intellectuelle, le curseur est difficile à mettre, notamment dans l’état actuel de notre langue et notre culture. Je vous laisse réagir.
Ameziane Kezzar : Ma position en faveur de l’hellénisation et de la latinisation de la culture kabyle est une position de principe, voire même testamentaire. Je ne doute pas de son infaisabilité, du moins pour le court terme. D’autant plus que cette perspective je la vois tristement s’éloigner au fur et à mesure que disparaissent la langue et la culture françaises de nos écoles et de notre vie quotidienne. Situation que je déplore amèrement. J’aurais vraiment aimé voir nos petits écoliers étudier le grec et le latin, pour pouvoir à la fois accéder à la culture universelle et renforcer par la même occasion leur spécificité kabyle. Comme dirait Paul Veyne, un spécialiste de l’Antiquité gréco-latine, dans son ouvrage L’Empire gréco-romain : « S’acculturer et s’identifier sont deux choses différentes : les Japonais occidentalisés continuent à se tenir pour Japonais et les Romains hellénisés se tinrent fièrement pour aussi romains qu’ils n’avaient toujours été ».
Mais si nous revenons un peu à Nietzsche… N’oublions pas qu’il était le plus Méditerranéen des philosophes allemands, donc très proche de nous. Il a tenté d’aller plus loin que ses collègues philosophes dans l’hellénisation de la culture allemande. Car c’est dans la culture grecque et le climat méditerranéen qu’il a toujours cherché des remèdes pour calmer ses douleurs, à la fois physiques et existentielles. Idem pour Camus, chaque fois qu’il se trouve mal, il se rend en Grèce. Et la douleur, pour Dostoïevski, est la cause de toute conscience. N’a-t-il pas mis, en parlant de Nietzsche bien sûr, en tant que nihiliste actif, tous ses espoirs dans le génie de Wagner afin de faire renaître l’esprit tragique grec par la musique dans la culture allemande ? Mission que ce dernier a déclinée, ce qui lui a valu une critique acerbe, dans Le Cas Wagner, de la part du philosophe. Car, si Wagner avait écouté Nietzsche, l’Allemagne aurait pu connaître probablement un autre destin que celui qu’on lui a connu. Et probablement le monde aussi.
Je suis nihiliste, comme beaucoup de monde, mais j’ai choisi, pour ma part, le nihilisme actif. Le nihilisme qui, chez moi, a, à un moment, atteint son stade suprême. De là, j’ai commencé à remettre en question tous les Idéalismes, de quelque nature qu’ils soient. J’avais le choix entre deux options : le suicide ou bien le conformisme moral et social, pour ne pas dire le nihilisme passif. Je me suis retrouvé, grâce à la lecture de La Naissance de la Tragédie, dans le pessimisme esthétique « nietzschéen ». Ce qui m’a emmené vers la Grèce archaïque, la Grèce d’avant la réforme, la Grèce des dieux et des déesses, des héros et des aèdes… La Grèce qui, en arrivant, peut-être comme la Kabylie d’aujourd’hui, devant le néant de l’existence, créa la tragédie. La tragédie qui met en scène, selon Nietzsche, l’esprit apollinien et l’esprit dionysien, le rêve et l’ivresse, l’ordre et le désordre, l’harmonie et la dissonance, la santé et la maladie, la joie et la douleur, le jour et la nuit, la beauté et la laideur, la civilisation et la sauvagerie… À travers la tragédie, le Grec a reconnu et domestiqué ce que la métaphysique classique appelle le mal, c’est-à-dire les énergies négatives qui sont, pour l’homme grec, aussi bien utiles à la vie que les énergies positives. Elles sont à l’origine même de toutes les grandes actions créatrices. Nietzsche disait : « On a créé l’art pour ne pas mourir de vérité ».
Bien entendu, la tragédie grecque est morte à l’arrivée de Socrate, et de la réforme. Avec Socrate, le casanier, le Grec est sorti de son âge d’enfant, il a cessé de voyager, il est devenu adulte, sage, et pantouflard. Avec Socrate, selon Nietzsche, commence le déclin de l’homme grec. La défaite de la tragédie a consacré de facto la victoire de Socrate, l’homme théorique, l’homme de la pensée abstraite, sur Dionysos, dieu de l’ivresse, de la métamorphose et des apparences « trompeuses ». Socrate a érigé le monde intelligible en monde vrai, beau et bon et a relégué dans la caverne, sous terre, le monde sensible, pour ne pas dire le monde de Dionysos. N’a-t-il pas défini l’art, dans sa cité idéale comme une activité inutile ?
Socrate a gagné partout, y compris dans mon village. La priorité est donc au savoir, celui du bien et du mal, au détriment de la vie. Le savoir métaphysique que le Kabyle doit aujourd’hui maîtriser pour pouvoir, comme l’homme européen, le transformer. Pour cela, il doit, comme l’Européen, s’approprier les savoirs gréco-latins pour accéder philosophiquement à la pensée de la Renaissance et des lumières, et politiquement à l’idée de la citoyenneté et de droit. « Partout à travers l’Empire gréco-romain, écrit Paul Veyne, la culture était grecque et le pouvoir (ainsi que le droit ou au moins la procédure) était romain ». Et c’est toujours le cas en France, en Allemagne, en Amérique, en Italie… L’Empire gréco-romain est toujours là. Et pour que le Kabyle puisse devenir un citoyen, un romain, il doit suivre le cheminement de la pensée historique et politique depuis les premiers Grecs jusqu’à nos jours. Il doit s’abreuver à la source de jouvence de la culture gréco-latine. Car, de nos jours, pour redevenir un dionysiaque, un barbare cultivé à l’image de Prométhée, un primitif, un enfant joueur qui passe son temps sur quelque plage à construire et à déconstruire son monde, il nous faut énormément de culture. Et le grec et le latin constituent pour cela des banques de savoirs inépuisables, qui permettent d’instaurer en chaque individu un équilibre entre la raison et la vie. Autrement dit, ils libèrent les instincts nobles qui sont indispensables notamment dans la création artistique. Pour Dostoïevski, seule la beauté est en mesure de sauver le monde. Et celle-ci est plus une œuvre de la sensibilité, qui n’obéit à aucune logique ni à aucune morale : Les grands peintres italiens, comme Caravage, se sont toujours appuyés sur les filles de joie pour figurer les saintes de la Bible. Sans oublier Raphaël, créateur de la beauté, qui ne peignait chez le pape qu’en présence des prostituées… En somme, ils s’inspiraient du « profane » pour exprimer le « sacré », de l’immoralisme pour exprimer l’ordre moral et papal.
Je ne sais pas si j’ai répondu à votre question. J’espère que oui. Étant le produit culturel de l’Empire gréco-romain, je reste attaché au monde Méditerranéen. Que je me retrouve à Épidaure, au forum de Rome ou à la vallée des temples en Sicile, je fais corps avec l’esprit des anciens qui habitent encore les lieux. Ce n’est jamais mort pour moi. Le monde gréco-latin est dans le Vésuve, il peut se réveiller à n’importe quel moment. Il suffit juste de croire à l’Eternel Retour. C’est même la raison pour laquelle j’ai réintégré la citoyenneté, ou si vous voulez la romanité, française (à rappeler que les Français, comme tous les peuples d’Europe et d’Amérique sont à jamais Romains), c’est pour renouer avec ma citoyenneté de l’Empire, comme Apulée, Terence, Saint Augustin, Camus… Et pour paraphraser ce dernier, je dirai : « Au milieu de l’hiver arabo-islamique, j’ai découvert en moi un invincible été gréco-latin ».
Tangalt : En résumé, je note à la fin de notre échange qu’à partir de la philosophie de Nietzsche, vous souhaitez engager le renouveau de la culture kabyle en vous appuyant principalement sur quatre piliers dans votre démarche. D’un côté, en considérant Nietzsche à la fois comme choix esthétique et existentiel, de par les propositions qu’il fait de l’appel au dépassement de soi et de la puissance créatrice tout en célébrant la vie, vous optez délibérément pour une fidélité plutôt artistique que de vulgarisation de sa philosophie. Vous adoptez la position de refus concernant le statut de passeur qu’on peut vous attribuer car vous considérez que cette tâche incombe à l’infrastructure culturelle mais cela ne vous empêche pas de traduire la conception de ce philosophe. De l’autre, parce que Nietzsche est parmi les philosophes les plus proches de l’héritage méditerranéen, vous invitez, ceux et celles qui se sentent concernés, à intégrer, à adopter et à assumer cet héritage dans ses dimensions historique et civilisationnelle notamment les ressources hellénistiques et l’esprit de la renaissance européenne tout en favorisant la posture positive aussi bien dans la démarche imitative que dans l’attitude de nihilisme actif propre au philosophe (vous vous définissez vous-même comme un nihiliste actif), et ce dans la perspective de libération (individuelle et/ou collective), de dépassement moral et de développement d’une culture orientée vers la création et la vie.
Je viens de résumer là ce qui m’a paru être l’essentiel de notre échange. Tout en vous remerciant d’avoir accepté de tenir cet entretien, je vous laisse le terminer en ajoutant peut-être quelque chose ou tout simplement réagir à cette synthèse.
Ameziane Kezzar : La pensée nietzschéenne, qui s’articule essentiellement autour de « La vision dionysiaque », s’adresse davantage à l’individu qu’à la foule, encore moins aux peuples.- Il n’y a donc rien à attendre de ce côté-là -. Et nous, les Kabyles, manquons gravement, dans notre culture, de ce genre de discours s’adressant à l’individu, souvent happé par la multitude. Ce qui a fini par créer l’esprit grégaire, qui nous caractérise parfois jusqu’à l’excès. Nietzsche ne s’adresse pas à n’importe quel individu non plus, mais à l’individu en devenir, celui qui considère que l’identité est plus un chemin qu’un état de fait, souvent façonnée par la culture, que Nietzsche considère plus comme un dressage que comme une sélection. Comme il dirait lui-même, ses écrits sont faits pour ceux qui ont les doigts fins.
Quant au renouveau culturel, celui qui concerne les groupements humains, qui cherchent à se développer en États et en Républiques, il leur faut une culture adéquate pour pouvoir se construire un destin collectif, à savoir la culture gréco-latine. Aucun pays digne de ce nom n’a échappé à cette école. Nos États modernes, notamment les plus aboutis, continuent encore de fonctionner selon les principes et les valeurs des deux prestigieuses cités antiques. Le serment d’Hippocrate le grec et celui de Régulus le romain demeurent parmi les plus beaux exemples de probité et de droiture qui régnaient à l’époque au sein des deux cités. Le premier est très connu, quant au second, il s’agit du serment d’un consul romain, qui s’appelle Régulus, tenu prisonnier à Carthage en 255 avant notre ère. Puis chargé par les Carthaginois de se rendre à Rome pour y traiter de l’échange des prisonniers dont il faisait partie. Avant de partir, il s’engagea par serment auprès des Carthaginois de revenir en prison, si jamais il échouait dans sa mission. Introduit dans le Sénat romain, il parvint à persuader celui-ci de rejeter les propositions de l’ennemi. En vain les Romains s’efforcèrent de le retenir, mais il repoussa leurs prières et retourna à Carthage. Si vous voulez d’autres histoires de ce genre, vous n’avez qu’à lire De viris illustribus/Des grands hommes de Rome de l’Abbé Lhomond pour vous rendre compte de ce que signifie la parole donnée chez les Romains anciens.
Maintenant, s’il faut vraiment aux Kabyles, en tant que groupe, une pensée pour pouvoir affronter la réalité du monde qui les entoure, je leur conseille La pensée de midi d’Albert Camus, un auteur nietzschéen et profondément ancré dans la tradition méditerranéenne. « Une utopie relative » dans laquelle, l’écrivain oppose la nature à l’histoire. Une pensée avec laquelle Camus espérait établir l’équilibre entre la nature et l’histoire. Je pense que le Kabyle s’identifie de moins en moins à ses paysages, sans pour autant réussir à avoir un pied dans l’histoire… qu’il a, du reste, toujours subie. Cette dernière, venue d’ailleurs, est toujours arrivée chez lui par la guerre et la répression. C’est en lisant L’été, Noces à Tipasa et Misère de Kabylie que l’identité, notamment méditerranéenne, comme l’identité kabyle, m’est apparue, sous un autre jour : elle n’est définie, chez Camus, ni par la religion, ni par les saints locaux, ni par la morale ambiante, ni par les héros de la guerre…, mais par les odeurs et les sons de la nature, les couleurs et les étendues sans mesure de notre ciel, de notre mer et de nos forêts… N’a-t-il pas dit que la Kabylie est le plus beau pays du monde ? Une terre méditerranéenne, qu’il a comparée à la Grèce, patrie lumineuse. Héritier d’Homère et de Virgile, il m’a appris à observer en été à travers un léger nuage bleu, qu’on ne voit qu’en Méditerranée, vers midi, l’heure où, selon Héraclite, on rencontre les dieux. Un voile qui me rappelle le sfumato « divin » de Léonard de Vinci.
Pour résumer tout cela, voilà ce que Camus a écrit, dans L’exil d’Hélène sur la beauté que nous avons exilée et pour laquelle les Grecs ont pris les armes : « La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée. On peut comprendre en ces lieux que si les Grecs ont
Comment ne pas aimer cette terre aride et fragile, née des tremblements de terre et des éruptions volcaniques ? C’est sans doute ce qui lui a donné tous ces beaux et abrupts reliefs… Chaque montagne, chaque volcan, chaque fleuve, chaque forêt, représentait, dans l’imaginaire de l’homme grec, un monstre, et pour dompter ces monstres, l’homme grec a inventé les dieux et les déesses, plus beaux et plus forts que l’Étna, le Vésuve, le Styx, le lac Auven, le Léthé…, personnifiés par Polyphème, Charon, Cerbère… C’est souvent la Méditerranée à deux visages : ceux de Méduse et de Persée, de l’hydre de Lerne et d’Héraclès, du dragon de Colchide et de Jason, du minotaure et de Thésée… terre du Zarathoustra nietzschéen où se côtoient l’aigle et le serpent, les neiges immaculées de février et les soleils de juillet qui brûlent les pierres…
Soyons comme ces Grecs, chez qui tout se renouvelle comme le foie de Prométhée. Cultivons, en l’honneur d’Anzar-Dionysos, un bon cépage de Kabylie, et aveuglons, à l’instar d’Ulysse, tous les monstres historiques qui hantent nos mémoires, qui nous poursuivent dans nos cauchemars, et qui ne cessent de semer chez nous chaos et misère, ignorance et désolation. Bouchons avec de la cire nos oreilles pour ne plus entendre la litanie mortelle des houris qui nous invitent à sauter mains et pieds joints dans le gouffre de l’« histoire » … Ma conclusion coïncide, bien à propos, avec le thème que j’ai développé dans Résurgences, une pièce de théâtre en quatre actes que je viens d’éditer chez l’Harmattan. Voici la quatrième de couverture : « Après sa mort, les dieux confient Lucius Apuleius à Charon et lui ordonnent de l’emmener en Kabylie, vers un village maritime vivant dans un brouillard gris qui le plonge tragiquement dans une nuit éternelle. La mission de Lucius est de faire revenir le soleil dans le pays et libérer les villageois de ce maudit voile. C’est ce que Lucius tente de faire durant son séjour en Kabylie, avant de rejoindre définitivement, en compagnie de Charon, les eaux du Léthé. »
Sur ce, je vous salue et remercie énormément pour cet agréable échange et cet espace d’expression.
Entretien réalisé par Mohand Akli Salhi