Un érudit kabyle au 21ème siècle
Rachid OULEBSIR est de ces érudits kabyles au profil atypique. Cet enfant de la Guerre d’indépendance – il est né en 1953 – a quitté sa Kabylie natale pour poursuivre des études universitaires qui le mèneront à la Sorbonne d’où il sortira avec un DEA en économie. Il aurait pu s’établir dans la prestigieuse capitale française ou dans une grande ville algérienne pour y mener une brillante carrière dans le secteur public ou privé. Or, il a choisi de retourner dans son terroir pour vivre avec les siens au quotidien. Et se consacrer à l’étude et à la promotion du patrimoine matériel et immatériel de sa région chérie.
Ce travail se traduira par un grand nombre de publications en français, dont des romans et des études sur le patrimoine mais également de nombreuses conférences sur le même thème, à travers la Kabylie et ailleurs, ainsi que des interventions dans les médias et les réseaux sociaux où il s’exprime aussi bien en français qu’en kabyle.
Mais il faut attendre l’année 2025 pour qu’il publie enfin dans sa langue maternelle. Et c’est d’un roman qu’il s’agit.
À la recherche de l’identité perdue
Tiziri yuker yiḍ est une œuvre qui ressemble à son auteur. Ce dernier y reconduit la problématique qui constitue l’enjeu central de son roman en français, Les derniers Kabyles (Tira Editions, 2009), à savoir le destin de l’identité amazighe, kabyle, en l’espèce, malmenée d’abord par la colonisation française puis par l’idéologie arabo-islamique. Cet enjeu, Rachid OULEBSIR le vit au quotidien depuis plusieurs décennies.
S’il a traité les différents sujets qu’il a abordés dans ses ouvrages documentaires en universitaire, comment s’y est-il pris pour mettre en scène la problématique identitaire d’un point de vue littéraire ? C’est ce que nous allons examiner.
Un titre polysémique
Arrêtons-nous d’abord sur le titre, « Tiziri yuker yiḍ », que nous pouvons traduire, imparfaitement, certes, par : « Le clair de lune volé par la nuit » ou « Le clair de lune ravi par la nuit ». Tiziri, sur le plan dénotatif réfère à la fois au clair de lune et au prénom de l’un des personnages principaux. D’un point de vue connotatif, cette fois, ce lexème peut être lu comme l’identité amazighe menacée par l’oubli ou la dépossession (la nuit).
Sur le plan sémiolinguistique, nous pouvons établir l’homologie suivante :
Tiziri (le clair de lune) : Iḍ (la nuit) :: la lumière : l’obscurité
En effet, selon l’approche du psychanalyste suisse, Carl Jung, et du philosophe français, Gaston Bachelard, sous les termes « Tiziri » et « Iḍ », nous pouvons repérer deux archétypes : la lumière, connotée positivement, et l’obscurité, connotée négativement.
Cette lecture est corroborée par la première occurrence du groupe « Tiziri yuker yiḍ » dans le texte lui-même : « Iɣumm-itt usigna am tiziri yuker yiḍ » (page 19). Dans cette comparaison, on nous décrit l’état psychologique de la mère de Tiziri condamnée à l’exil : elle est enfermée dans un nuage tel le clair de lune ravi par la nuit.
Signalons encore une deuxième occurrence dans un poème attribué à Ḥaǧ Sɣir, le chef de la tribu : « A tiziri yuker yiḍ » (page 107).
Un roman polyphonique
Tout commence à Paris où un couple (Tiziri et Xaled) s’apprête à rentrer au pays des ancêtres. Une fois sur place, ils découvriront les réalités socio-économiques et culturelles locales et feront la rencontre d’un certain nombre de personnages attachants, parfois atypiques, tous préoccupés par le sort et l’avenir de leur village, en particulier sur le plan identitaire.
Si le récit est raconté essentiellement à la première personne par Tiziri, l’abondance de dialogues permet aux différents personnages, en particulier les locaux, de délivrer leur point de vue concernant telle ou telle question.
Personnages
On peut les répartir de la façon suivante :
– Ceux qui sont toujours restés au village comme la vieille Marjana
– Ceux qui l’ont quitté pour ne plus revenir comme les parents de Xaled et Tiziri
– Ceux qui l’ont quitté et sont revenus comme Xaled, Malika ou Kader
Personnages principaux
Tiziri : C’est la narratrice. Née à Courbevoie, elle est coiffeuse à Montmartre. Souffre de stérilité. Ses parents sont harkis.
Xaled : Mari de la précédente. Né au village pendant la Guerre de libération, il est pharmacien à Paris. Egalement enfant de harki.
Malika : Journaliste TV aux USA, elle revient au village.
Kader : Grand journaliste et universitaire à Alger, il revient s’installer au village pour contribuer à son développement et recueillir les dernières traditions avant leur disparition.
Marjana : Cette centenaire est l’âme du village, détentrice de maints savoirs traditionnels.
Baya : Villageoise au verbe haut. Abandonnée par son mari qui a quitté le village, elle élève seule ses filles. Forme avec Ḥuriyya un couple lesbien.
Ḥuriyya : Belle villageoise. Potière et guérisseuse.
Personnages secondaires
Parents respectifs de Tiziri et Xaled : Harkis
Ḥaǧ Muḥend Ameẓyan : Grand-père paternel de Xaled
Sliman : Oncle de Malika, misogyne.
Fataḥ : Cuisinier à Roissy. Organise un mariage fastueux au village.
Najet : Son épouse.
Lila : Jeune professeure rejetée et jugée par les traditionalistes pour s’être fiancée à un collègue.
Ḥmed : Jeune homme progressiste qui défendra Lila devant l’assemblée villageoise.
Si Lhacimi n Uẓru : D’après la légende, il aurait construit la première maison du village et serait mort en défendant ce dernier contre les lions.
Lla Melxir : Elle serait la mère du village. Aurait vécu à l’époque de Si Muḥend.
Espaces
Les actions se déroulent essentiellement au village, rarement ailleurs.
Au village
– Dans la maison de tel ou tel personnage : chez Baya, Ḥuriyya, Marjana ou dans la belle propriété de Fataḥ, l’émigré revenu fêter en grande pompe son mariage.
– Dans des lieux emblématiques : l’agora (tajmaɛt), jadis espace mixte, apprend-on ; la fontaine (tala), espace féminin par excellence, où les femmes peuvent aborder toutes sortes de sujets y compris la sexualité, par exemple ; le cimetière (timeqbert) où se déroulent parfois des scènes extravagantes comme celle où Berqac s’allonge sur la tombe de Marjana…
Ailleurs
– Alger où vivait le journaliste Kader
– L’espace de l’exil : Les USA où vit la journaliste Malika ; la France où vivent Tiziri, Xaled et leurs parents repectifs
L’époque
Quant à l’époque, elle n’est pas précisée explicitement. Cependant, nous disposons de quelques éléments qui peuvent nous permettre de situer l’intrigue dans les années 1990 ou au début du 21ème siècle. Malika, Kader et Xaled sont nés au début ou au milieu des années 1950 ; Tiziri, probablement à la fin des années 1950 ou au début des années 1960. On sait qu’elle est stérile et qu’elle espère toujours devenir mère. Elle est donc en âge de procréer ; au moment de son retour au village, c’est donc une trentenaire.
Heurs et malheurs de l’identité
Comme nous l’avons dit plus haut, l’identité est l’enjeu central du roman. Il y a d’une part, les personnages qui incarnent la permanence des valeurs et pratiques traditionnelles : ce sont essentiellement celles et ceux qui vivent au village comme Marjana, la centenaire ; Ḥuriyya, la détentrice de savoirs ancestraux (poterie, médecine traditionnelle) ou le berger Muḥend Awezlan qui s’occupe du troupeau d’ovins et caprins des villageois (ajemmaɛ). Il y a, d’autre part, celles et ceux partis ailleurs où ils se sont frottés à d’autres cultures, ont accumulé des diplômes et bâti des carrières enviables comme Malika, la journaliste de télévision qui s’est imposée en Amérique, et Kader, l’universitaire et journaliste qui a exercé à Alger. Tous les deux sont revenus au village, non pas seulement en vue de se ressourcer comme le font épisodiquement nombre de citadins, mais avec la ferme volonté, du moins dans le cas de Kader, de recueillir les dernières traditions menacées de disparition et de contribuer au développement du village.
Quels sont les rapports entre ces deux catégories ? Complexes car s’il y a bien, de la part des locaux, de l’envie ou de l’admiration vis-à-vis de ceux qui ont réussi ailleurs, leur perception de la mission « anthropologique » de Kader, l’érudit soucieux de la préservation de sa culture ancestrale, est plutôt critique. Ainsi, Baya, la femme puissante, et son amie Ḥuriyya, refusent d’être traitées en bêtes curieuses par ceux qui, au nom de la sauvegarde du patrimoine, viennent enregistrer ou filmer au village des scènes qu’ils diffuseront dans les médias ou les réseaux sociaux.
Non-dits
L’un des intérêts du roman d’OULEBSIR consiste dans le traitement décomplexé de certaines vérités ou pratiques dont on fait semblant d’ignorer l’existence.
Ainsi en est-il de l’homosexualité féminine incarnée ici par deux grandes figures féminines : Baya et Ḥuriyya. Si la première est l’image même de la femme forte, pour ne pas dire virile à tous points de vue, son binôme est plus en nuances : restée belle et féminine, elle est plus diplomate dans ses rapports aux autres et ne manque pas d’aguicher, à l’occasion, la gent masculine. Le lesbianisme est ici décrit comme une pratique tout compte fait admise par le village même si elle fait l’objet de non-dits.
Ainsi en est-il également de l’inceste évoqué à deux reprises mais sans l’exposition d’un cas précis en lien avec tel ou tel personnage.
Sujets tabous, donc. Dans ce registre, l’auteur a eu le courage de mettre en scène des personnages de harkis voués à l’exil mais dont les enfants ont la possibilité de rentrer au pays. A cet égard, le père de Xaled est un cas emblématique : d’abord « moussebbel » aux côtés des moudjahidines, il changera de camp pour s’équiper d’une arme et défendre sa famille après qu’un groupe de combattants s’est introduit chez lui avec l’intention de violer son épouse.
Questions de style
Nous avons déjà signalé l’abondance de dialogues dans le récit où les personnages, du moins les locaux, s’expriment dans le kabyle de tous les jours qui ne relève pas toujours, pour autant, du registre familier. En effet, la conversation est souvent truffée de mots et expressions colorés, de proverbes ou allusions à d’autres formes de la littérature orale. Cependant, dans certains dialogues, dans certains poèmes, comme celui attribué à Marjana, on trouve parfois des néologismes qu’on entendrait difficilement dans la bouche d’une centenaire : « Tidmi ddaw n uzaglu n utellis… » (page 110).
Dans le registre des lacunes, on relève une confusion entre « acku » (car) employé pour « maca » (mais) et réciproquement : « – Llant ssebbat nniḍen, acku d tagi i isɛan lmeɛna » (page 131). Ici, « acku » (parce que) est employé de façon inappropriée à la place de « maca » (mais).
Des erreurs de transcription également liées notamment à la découpe de la chaîne écrite : « d tagi i i-sɛan » (page 131) pour « i isɛan… » (forme participe). L’auteur a, certes, pris la précaution et eu la sagesse de soumettre son manuscrit à relecture mais, si l’on me permet ce jeu de mots facile, la correction n’a pas été menée correctement. Ces petites lacunes ne remettent pas en cause le talent littéraire de notre auteur et son engagement. En effet, il est l’un des rares auteurs francophones kabyles à prendre le taureau par les cornes et à se lancer dans la rédaction d’un grand roman en kabyle alors qu’il aurait pu se draper dans sa dignité et ne jamais quitter la zone de confort de celui qui produit dans une grande langue de civilisation.
Pour rester dans le registre laudatif, ce qui est le plus plaisant, de mon point de vue, sur le plan stylistique, ce sont ces passages où l’auteur donne libre cours à son talent de poète. Je veux parler de ces descriptions de phénomènes naturels ou de ces scènes de la vie traditionnelle qui peuvent se lire comme autant de poèmes en prose. Nous en donnerons quelques échantillons dans les morceaux choisis.
On voit par-là que Rachid OULEBSIR n’est pas qu’un simple défenseur de notre patrimoine matériel et immatériel, c’est également un grand lecteur et un écrivain doté d’une grande culture littéraire.
Par Idir AMER
Yerres – Athènes – Yerres,
février-avril 2026