Le roman Tasrit tis tesεa (Éditions Talsa) a obtenu le Prix Berbère Télévision du meilleur roman de cette année, 2026. Son auteur, Sid Ali Cherifi, est un jeune fraîchement diplômé (Master en Langue et Culture Amazighes). Il est déjà l’auteur d’un recueil de huit nouvelles paru chez le même éditeur, intitulé Abruy seg-sent (2024).
Ce roman a de nombreuses qualités. Je souhaite ici en relever au moins quelques-unes qui, prises dans leur relation mutuelle, définissent globalement son esthétique.
La toute première se situe au niveau de l’imagination de l’histoire : une imagination débordante et bien inspirée, nourrie par la rencontre des arts, notamment de la musique, de la littérature et de la poésie. Combinée, sur le plan thématique, à l’introspection et au questionnement, cette imagination gagne en fertilité, ce qui marque fortement aussi bien la créativité que la cohérence de l’histoire du roman. Cette rencontre des arts, dans l’espace de ce roman, est une originalité qui témoigne de l’inventivité de l’auteur. C’est indéniablement un texte qui fait des échos entre les arts une base importante et solide de son esthétique.
Traversée par des dualités qui peuvent recevoir des traitements philosophiques et idéologiques — entre autres la vie et la mort, le rythme et l’inertie, la création et la critique — et portée et structurée par cette rencontre des arts, cette imagination est bien prise en charge dans l’histoire racontée. C’est là sa deuxième qualité.
En effet, l’histoire de Tasrit tis tesεa est construite suivant un mouvement descendant des notes musicales, de l’aigu au grave. Elle est même structurée suivant un schéma qui rappelle celui de la Neuvième Symphonie de Beethoven. Un lecteur attentif observera l’analogie structurelle entre l’illustration de couverture, la structure de la symphonie et l’histoire racontée. Cette analogie, par son ampleur, se révèle fortement déterminante pour l’esthétique du roman. C’est une nouveauté, non seulement dans la littérature kabyle/amazighe, mais dans toute la littérature algérienne, voire nord-africaine.
Le lecteur est invité à voir, dans la relation entre les intitulés des chapitres en notes musicales (le mouvement descendant structurant la dégradation de l’état du personnage) et les chiffres de la montre représentée sur l’illustration, une clé de lecture importante. Le chiffre quatre, faussement représenté par le symbole romain IIII — qui, rappelons-le, fait allusion aux grandes nouveautés introduites par Beethoven dans sa Neuvième Symphonie — entretient un rapport avec le quatrième moment (chapitre intitulé Ṣul/Sol) de la dégradation du personnage de la nouvelle, objet d’écriture et noyau de la mise en abyme. Autrement dit, l’Ode à la joie, introduite par Beethoven comme quatrième mouvement de sa symphonie, trouve un écho dans la réclusion, la solitude et la souffrance du personnage (voir les chapitres intitulés Ṣul et Fa).
Ceci n’est bien évidemment que l’indication d’un lecteur ; il n’est point de meilleure lecture que celle qu’on se fait soi-même. C’est pourquoi je vous invite et vous recommande la lecture de Tasrit tis tesεa de Sid Ali Cherifi.
Mohand Akli Salhi