Depuis l’ouverture dite « démocratique » du début des années 1990, l’édition algérienne s’ouvre progressivement aux publications en tamazight, notamment d’expression kabyle. Cette ouverture s’inscrit d’abord dans un cadre militant avec les éditions partisanes du RCD, Asalu/Azar, qui publient également un mensuel du même nom et qui ont notamment édité quelques ouvrages dont le roman d’Amar Mezdad, Iḍ d wass (1991) et Askuti de Said Sadi (1991), Tusnakt s wurar de Hend Sadi, etc.

Cependant, l’initiative d’édition d’ouvrages en tamazight relève depuis lors essentiellement du secteur privé, le secteur public via ses trois institutions ANEP, ENAG ou OPU, demeurant largement fermé à la langue tamazight, sauf de manière très timide et insignifiante ces dernières années.
Le HCA, à partir de 1995, voit quelques ouvrages en taqbaylit commencer à paraître. Ainsi, au début des années 2000, sous l’initiative d’Hamid Bilek et de ses collaborateurs, apparaît une collection intitulée  Idlisen-nneɣ, suivie de deux revues : Timuzɣa (revue d’articles de réflexion comprenant peu de contenu en tamazight), puis le magazine Tamaziɣt tura, qui remplace la précédente. Tamaziɣt tura demeure un outil pédagogique essentiel et de référence en raison du manque de textes pour les enseignants de tamazight.
Dans cette perspective de promotion du tamazight, les éditions Azur voient le jour à Béjaïa, ne publiant que deux ouvrages en tamazight : Bururu, ur teqqim ur tengir, en 2006, roman du journaliste Tahar Ould Amar ayant remporté le prix Apulée décerné par la Bibliothèque nationale alors sous la direction de l’écrivain Amine Zaoui, et un recueil de poésie libre Akkin i tira de B. Tazaghart, également primé.
D’autres maisons d’édition, bien que n’étant pas exclusivement spécialisées dans la langue amazighe, accordent une place importante à sa promotion : c’est le cas des éditions L’Odyssée, El Amel, Talantikit ou Koukou. D’autres encore se sont spécialisées dans la publication en tamazight, à l’instar des éditions Tira, Achab, Tamagit-Identités, Imal, Imru, Cheikh Mohand Oulhoucine, Talsa, et Imtidad.
Toutefois, ce paysage éditorial en tamazight demeure fragile. Si certaines maisons d’édition ont pu continuer à résister, d’autres ont malheureusement fermé pour des raisons commerciales, la seule volonté militante ne suffisant pas à maintenir une activité éditoriale face aux coûts élevés, au faible lectorat et à l’absence de soutien public aux publications privées en tamazight. Néanmoins, quelques éditions trouvent l’audace et le secret de survivre et de prospérer dans ce contexte difficile, à l’instar d’Imtidad, qui fait l’objet de notre article.
Fondées en 2007 sous le nom initial d’Atfal-una, les éditions Imtidad comptent aujourd’hui 1300 titres à leur catalogue, se spécialisant principalement dans la littérature jeunesse en langue arabe. Cependant, leur aventure avec le tamazight débute dès 2000 avec la publication de Hamlegh-kem a tutlayt-iw et Tawkilt
La véritable ouverture vers la littérature amazighe s’opère grâce à la rencontre entre Firas Aldjahmani, directeur d’Imtidad, et Hamid Bilek, alors responsable de la préservation du patrimoine amazighe au HCA. Cette collaboration naît de multiples échanges lors de rencontres et salons du livre amazighe, tissant progressivement une amitié solide. La confiance mutuelle qui s’établit entre les deux hommes permet à Firas d’ouvrir largement les portes de sa maison d’édition à la production amazighe, faisant d’Imtidad un pont privilégié avec l’ensemble de la communauté littéraire amazighe.
Hamid Bilek demeure une figure militante amazighe reconnue surtout pour son engagement dans la littérature amazighe. Formé en archéologie et titulaire d’un magistère de langue et culture amazighe (2ème promotion), il a rejoint le HCA où il a travaillé pendant 15 ans avant de prendre sa retraite en 2015. Durant cette période, il était présent sur tous les fronts : organisation de rencontres scientifiques, initiation de projets de publications, diverses activités culturelles. Après sa retraite qui lui donne des ailes, ses implications culturelles sont plus prolifiques sans contrepartie financière, répondant avec modestie à toutes les manifestations scientifiques, littéraires ou culturelles à travers les quatre coins du pays où on l’invite, ce qui lui permet de dire avec grande sérénité : « Je suis plus rentable à l’extérieur que dans institutions à faire ce que je veux, avec qui je veux et quand je veux. »
Homme de grande culture alliant expérience de terrain et savoir livresque, il est l’auteur d’une vingtaine de publications entre traductions et créations. Parmi ses œuvres marquantes figurent quinze contes universels traduits en tamazight et réunis en un volume, ainsi que des créations originales comme Alles-yi-d Yennayer, traduit en arabe, français (Raconte-moi Yennayer) et anglais (Tell me about Yennayer) par sa fille enseignante d’anglais. Il a également publié Amtiweg n waggur azegzaw (L’étincelle de la lune bleue) et Ṭrad n tzizwa (La révolte des abeilles), parmi de nombreuses autres publications.
Revenons aux éditions Imtidad et à leurs publications en tamazight. Sur une trentaine de titres publiés, le roman occupe la part principale. Depuis 2019, plusieurs auteurs édités chez Imtidad ont reçu des prix littéraires prestigieux : Tiregwa au Canada, Mohand Akli Haddadou à Chemini (Béjaïa), Ali Maachi, le Prix du Président de la République, le Grand Prix Assia Djebar, et récemment le Prix du roman amazigh de BRTV. Face à cette série de distinctions, nous avons interrogé Hamid Bilek : quel est le secret de cette réussite littéraire ?
Notre interlocuteur nous souligne : « Il n’y a pas de secret dans ce que nous faisons. D’abord, je suis bénévole chez Imtidad, maison avec laquelle je collabore parce que je crois en ses projets en tamazight. Sachant que dans ce qui s’édite, concernant le contenu ou le contenant, il y a toujours des manques, mon expérience éditoriale de longue date me permet d’aspirer à l’amélioration et d’y œuvrer. De ma part, j’essaie de donner une valeur éditoriale à ce que nous produisons, en termes de valeur intrinsèque et historique du produit, mais aussi en termes comparatifs avec ce qui se produit sur le marché… Et cela en maintenant nos exigences qualitatives : nous refusons la censure mais aussi les publications qui ne correspondent pas à nos objectifs. Si c’est cela le secret… »
Plutôt que de se contenter de refuser les manuscrits pour des raisons objectives, Hamid privilégie l’accompagnement des auteurs par « l’encadrement, les orientations » ou la réécriture tout simplement, ce qui situe ainsi Imtidad dans les pratiques des grandes maisons d’édition pour améliorer la qualité éditoriale des textes.
Par ailleurs, si les éditions Imtidad demeurent les plus visibles du paysage éditorial algérien grâce à la qualité de leurs publications et au nombre de prix remportés par leurs auteurs : Tahar Ould Amar, Rachid Tighilt, Mohand Akli Salhi, Akli Ait Boussad, Fadela Hebbadj, Lisa, et d’autres respectables plumes, elles font face à des défis persistants.
Le lectorat reste restreint, les aides à l’édition dérisoires, et la diaspora algérienne manifeste une certaine indifférence envers le livre amazigh, voire envers la lecture en général, préférant investir dans les spectacles musicaux plutôt que dans un modeste ouvrage en tamazight. À cela s’ajoutent les difficultés d’exportation de nos livres, situation qui ne semble pas près de s’améliorer, ainsi que la réticence des entreprises privées à sponsoriser des projets liés au tamazight.
Toutefois, bon gré mal gré, la littérature avance, et selon Hamid Bilek : « Nous pouvons réussir à sortir notre langue de la ghettoïsation pour la faire avancer comme une langue qui produit une littérature parmi celles du monde. Le contenu et le contenant comptent pour la faire sortir des sentiers battus. Un espoir existe, nous touchons à toutes sortes de genres et de belles plumes abordent différents thèmes hors du cadre identitaire, traitant de l’âme humaine comme ce qui est publié ou à publier… »
Les éditions spécialisées dans la publication amazighes font davantage surface et jouent un rôle de promotion du tamazight notamment par la traduction des œuvres romanesques mondiales. « C’est une étape encore balbutiante mais encourageante ». Toutefois, la production a besoin de plus de visibilité grâce aux prix littéraires, à la qualité éditoriale, et aux médias.
Le chemin reste certes long, mais le défrichement est désormais entamé, poursuivant l’œuvre de nos précurseurs.