Depuis la mise en service de ses premières stations, en 1920, la radio demeure un outil de diffusion de l’information et du savoir. Ses perfectionnements successifs lui ont permis de repousser les frontières du monde afin de rapprocher les peuples, de relier les cultures et d’élargir le savoir de l’humanité. En plus d’un siècle d’existence, chaque génération y a apporté sa contribution et ses innovations : des fils métalliques aux ondes hertziennes, jusqu’à l’enregistrement numérique ; de la diffusion des nouvelles aux émissions les plus diverses : l’apprentissage et les sciences, la cuisine et l’hygiène, le théâtre et l’histoire, la littérature et la chanson, les expériences de vie et les projets… et même, malheureusement, les guerres.

L’influence de la radio se lit d’abord dans les parcours d’écrivains. L’auteur Amar Gacem raconte : « L’écriture était d’abord et avant tout un outil au service de la poésie. Plus tard, grâce à la Chaîne 2 [Radio algérienne, principalement d’expression kabyle], le théâtre radiophonique, que j’écoutais sans cesse, avait nourri en moi l’idée et le besoin d’écrire des pièces de théâtre. »
Un article consacré à Jean Lmouhoub Amrouche, publié sur le site gladir.com, revient sur la portée de ses entretiens radiophoniques : « Les entretiens de Jean Amrouche dépassent ainsi largement le simple cadre journalistique. Ils deviennent de véritables dialogues où la réflexion sur la littérature, la foi, la création artistique, la mémoire et la condition humaine occupe une place centrale. Beaucoup considèrent aujourd’hui qu’il a contribué à faire de l’entretien radiophonique un genre littéraire à part entière, à la frontière du théâtre, de l’essai et de la confession.1»

La parole aux animateurs

Il y a quelques mois, pour un article destiné au magazine littéraire Tangalt.com, nous avons soumis le thème « Notre littérature à la radio et dans l’audiovisuel » à des animateurs d’émissions littéraires en tamazight, en français et en arabe, actifs dans des médias audiovisuels algériens. L’objectif : recueillir leur regard sur la qualité de la littérature algérienne en général, et sur l’avènement de la littérature numérique et de l’IA générative en particulier.
Interrogés sur ce qui les a conduits à faire connaître cette littérature par la radio et l’audiovisuel, ces animateurs citent d’abord la protection, la promotion et l’encouragement de l’écrit, ainsi que la valorisation de la culture et de la langue. À l’origine de leur engagement, ils évoquent le sentiment d’un devoir envers cette littérature et l’amour des lettres. L’universitaire Takfarinas Nait Chabane, animateur sur BRTV, explique ainsi que c’est surtout le manque de débat et de critique littéraires qui l’a poussé à animer ce type d’émissions.

Des acquis et des lacunes

L’apport de la radio comme institution de diffusion, ont-ils expliqué, est d’autant plus important qu’elle a permis de « greffer » la culture et la littérature de génération en génération, et que, dans le registre « langue », notre oralité s’est nourrie davantage de la radio. Mieux encore, celle-ci a facilité, sélectivement, l’accès aux langues et aux cultures étrangères, donc à d’autres littératures aussi. Par contre, ils ont déploré le manque d’émissions professionnelles dédiées à notre littérature, à ses nouveautés et à la critique littéraire, qui ont une incidence directe et légitime sur la qualité du roman, de la poésie, du théâtre et du cinéma. À cela s’ajoute le manque d’encadrement d’une littérature juvénile et de suivi des œuvres littéraires prisées. Rares aussi sont les participations de nos auteur(rice)s aux rencontres internationales autour du livre et de la traduction.
Bref, tous s’accordent sur l’important rôle de la radio et de l’audiovisuel, au niveau national ou local, dans la formation à distance en parallèle au circuit scolaire, pour autant que cette dernière soit accompagnée de compétences et habillée d’un caractère professionnel.
Concernant le point de la redondance, par essence, du fait « oralité » dans ces deux types de médias, ils ont affirmé que notre société de lecteur(rice)s a besoin de cette forme de facilitateurs oraux, car ils y voient un appui à l’écrit en général. Par contre, deux avis se sont bousculés au sujet du corpus-archives littéraires qui fera éventuellement l’objet d’études universitaires. Certains ont confiance en la technologie pour enregistrer – donc archiver, classer et trier – notre mémoire littéraire sous toutes ses formes, tandis que d’autres ont signalé la carence d’une politique claire dans ce sens.

L’IA, entre outil et menace

Le second volet de nos questions est beaucoup plus actuel : nous assistons à l’avènement de l’intelligence artificielle (IA) qui accapare, avec la complicité humaine, presque tous les domaines de la science et de la connaissance. En recevant des mots clés simples et des instructions courtes, cette IA nous a servi des images et des vidéos, elle a élaboré des textes, elle a confectionné des ouvrages, elle a créé des chansons et des jeux… sans que l’homme intervienne.
Cela dit, nos collaborateurs s’inquiètent des risques de déviation technologique que causerait l’IA. Elle a dépassé en ce début de siècle le cadre d’outil-exécutant pour déjà entrer, en quelques versions, dans l’autonomie d’évaluation, de décision et d’exécution. L’IA, pour ne parler que de la littérature, brimerait à long terme la créativité littéraire humaine et rendrait l’homme de plus en plus oisif, fainéant et paresseux.
Quant à la qualité littéraire des textes qu’elle produit, l’homme devrait se rendre compte que la littérature a toujours été pétrie d’aventures, d’imaginaires et de sentiments humains, dont l’IA ne dispose pas. Par contre, ils suggèrent fortement d’exploiter les outils textuels servis par l’IA et de ne pas inhiber les compétences de l’homme.
Toujours est-il que remettre la production et la correction d’un texte aux mains de l’IA, c’est comme se fier aux compétences d’une seule et même personne munie de ses manques et de ses limites, alors que l’homme, même tout seul, se singularise et convoque des combinaisons interactives de ses connaissances cumulées, de sa perception intellectuelle et sentimentale, et de son adaptation spatio-temporelle. Lui peut imaginer les traits et les détails d’un personnage d’un texte, pas l’IA.
Les textes de l’IA, selon Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS, sont privés d’originalité dans les idées et d’intentions, et il conclut que l’IA est une machine à (re)produire des idées moyennes, des concepts, des comportements et des styles standardisés. Car, selon une réponse du magazine Protégez-Vous : « L’IA générative ne pense pas : elle prédit les mots ou phrases les plus probables à partir de vastes bases de données. Pour chaque mot, l’IA calcule la probabilité de correspondance et choisit celui qui a le plus de chances de suivre logiquement. Ce fonctionnement statistique peut générer des résultats utiles, mais aussi des erreurs, des incohérences ou des réponses déconnectées du contexte. »2

Alors posons-nous la question suivante : quelle littérature laisserons-nous à la postérité ? Est-ce que ce sera un chapelet de mots et de phrases, ou bien des réflexions honorant le niveau d’intelligence de l’humain ?

Nnaser Uqemmum

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