Tout en saluant la sérénité, la méthode mais aussi la courtoisie avec lesquelles Monsieur Moussa Salmi a réagi à mon texte sur la relation entre la liberté artistique et la beauté artistique, proposé comme lecture de l’ouvrage de Djamel Laceb, intitulé : L’art et la manière. De l’art en général et de la poésie kabyle en particulier (Éditions Frantz Fanon, 2025), je souhaite ici prolonger le débat en précisant un peu mieux ce que j’ai tenté de communiquer dans mon premier texte. La réaction de Monsieur Salmi n’était pas la seule, mais elle était la plus fournie, la plus structurée et surtout la plus argumentée. En discutant les propos qu’il a développés, je n’omettrai pas d’élargir la mention à d’autres réactions et commentaires.
De prime abord, je note particulièrement que le terme « négociation » a été saisi dans un sens très restreint, pour ne pas dire péjoratif. Il a été presque assimilé à la notion de « compromission ». Je pense que le poids politique de notre temps est tel que, s’il ne l’empêche pas, il détermine, du moins oriente d’une manière biaisée la réflexion sereine sur des questions de société et de culture. Car pour discuter d’une question problématique, a fortiori de nature philosophique, il est plus que nécessaire de la saisir dans sa dimension la plus large possible, d’autant plus qu’elle relève à la fois de l’histoire et de l’humain. Restreindre la question de la relation de la liberté artistique avec la beauté artistique à la seule dimension politique, c’est nécessairement, d’un côté, la réduire à cette dimension et, de l’autre, l’engager dans la voie idéologique qui, il faut le rappeler ici, risque de l’inscrire dans la polémique et l’immédiateté plutôt que dans la réflexion et l’historisation des faits et des discours.
Ceci rappelé, il convient ensuite, en se libérant des pesanteurs de l’immédiateté, de voir dans la notion de « négociation » non pas une invitation à l’autocensure ni une négation de la création et de la créativité, mais, à plus forte raison, un processus créatif durant lequel l’individu artiste opère son positionnement en élaborant son art face simultanément à l’éthique sociale, à la tradition et à la virtualité artistiques. Ce processus de positionnement relève lui-même de l’éthique de l’art. Tout en impliquant le créateur et le récepteur, le critique et le philosophe, l’individu et l’institution, ceci constitue le domaine dans lequel sont réfléchies les valeurs morales et la responsabilité de l’artiste en relation avec les actions de création, de diffusion et de réception de l’œuvre d’art. Y compris dans les querelles d’école, somme toute légitimes, le débat sur l’éthique de l’art doit se tenir. Chez nous aussi.
La négociation est une relation ; elle s’opère simultanément et presque inconsciemment sur plusieurs niveaux. Dans son acte créatif, l’artiste (le poète, chez nous, est le plus en vue) tente via cette relation de tirer le maximum possible pour sa liberté de création. Il élabore, certes sous contraintes multiples, son discours en optant pour des procédés énonciatifs, linguistiques, stylistiques, rhétoriques qui, de son point de vue, lui garantissent une expression optimale. Connaissant la contrainte sociale, morale, littéraire et percevant des éventualités créatives, le poète agit conséquemment sur son œuvre par des possibilités aussi bien éthiques que littéraires et stylistiques. Cette relation s’opère en fait entre la règle contraignante et le libre choix (de positionnement possible réalisé par une capacité créatrice). C’est, me semble-t-il, dans la capacité du poète à contourner, à dépasser et à anéantir la contrainte que réside son aspiration à la liberté de création. À ce titre, le lien de la liberté artistique et de la beauté artistique n’est ni problématique ni confus ; il reste certes appelé à être mieux situé dans les contextes de sa réalisation.
À un autre niveau, le poète n’est pas isolé, il est membre de sa société. Comme tel, il est fils de son temps et de son espace ; comme tous les membres de sa communauté, il est sujet à l’intériorisation, à des degrés divers, des valeurs de cette dernière. Comme membre, il est donc de son rôle d’y observer respect, voire soumission. Mais le poète (ou un autre artiste) est aussi un individu, une conscience, une force forgée par le regard critique qu’il élabore lors de son émergence et durant sa trajectoire. Loin d’être un simple cadre (social, littéraire ou autre), le contexte est un élément central de la création littéraire, plus généralement artistique. Ne pas le prendre en considération dans l’analyse de la relation entre la liberté et la beauté artistiques, c’est passer vraiment sous silence la fonction, notamment sociale, de la poésie, de la littérature, de l’art. Entre autres, on crée pour changer la situation ; les discours qui aspirent au changement sont favorisés en grande partie par le contexte de leur émergence. La capacité de l’artiste à dépasser l’influence qu’exerce sa communauté sur lui et sur sa création participe justement ici du même mouvement qui propose, par son art, une expression inédite, à la fois sociale, éthique et esthétique. Soutenir que « l’art est le négatif de la société », comme le déclare Adorno, ne contredit pas ce qui vient d’être dit. En étant critique, l’artiste agit dans les limites des conditions dans lesquelles son art prend place tout en tentant de les élargir, voire de les dépasser et/ou de les effacer. C’est toute la capacité de l’artiste qui réside à ce niveau. Par ailleurs, le concept d’autonomie de l’art a été réfléchi par Adorno (si je ne m’abuse) en réaction, en grande partie, à la massification, la commercialisation et la marchandisation des œuvres d’art. Adorno voit dans « l’économisation » une grande menace pour l’authenticité de l’art et de sa fonction primaire et primordiale. Là, il est plus rentable pour nous de recentrer notre attention et nos débats sur la variante de la question telle qu’elle s’exprime dans notre contexte où les transformations culturelles, dont le passage de l’oralité à l’écriture avec toutes ses implications, déterminent nos relations à l’art, à la littérature et à la poésie d’une manière essentielle.
Enfin, la relation de l’art avec l’éthique est aussi bien essentielle qu’historique. L’histoire de l’art témoigne que le « beau » a été étudié, suivant ses manifestations et déclinaisons, aussi bien comme « harmonie », « utilité », « plaisir » que comme « bien ». L’Homme a toujours cherché dans la littérature, surtout dans la littérature, des éclairages sur le monde, des leçons sur la vie, des enseignements sur la nature et la culture, des lumières sur l’au-delà et le Dieu de telle sorte qu’il puisse prendre la mesure de la complexité de toute détermination éthique. Ne pas admettre cette relation entre l’esthétique et l’éthique, c’est vraiment placer l’activité artistique en dehors de toute activité humaine, sociale et historique. Ce qui n’est bien évidemment et tout simplement pas possible, mais cela relèverait d’une attitude intellectuelle idéaliste de la liberté artistique. Dans les faits, de la même mesure que l’artiste se conçoit libre dans sa création, il se voit aussi responsable de son acte de création. Et c’est la capacité de l’artiste, dans son processus de création négociant pour son propre profit et pour la grandeur de son art et non au détriment de ce dernier, qui régule, à sa faveur, cette relation entre l’esthétique et l’éthique.
Pour finir, un exemple pour illustrer ce qui est développé plus haut. Aït Menguellet a composé dans sa solitude le texte A mmi qu’il a proposé au récepteur en 1983. C’est un long texte dans lequel il traite la question de la prise de pouvoir, thème inattendu aussi bien dans le contenu que dans la forme de ce texte, même s’il y avait, de la fin des années 70 au début des années 80, quelques textes de ce poète abordant d’une manière ou d’une autre la question du pouvoir politique. Peut-on incriminer le poète en l’accusant de faire la promotion de la violence comme moyen dans la prise de pouvoir ? Évidemment non. La réponse qui se bornerait au courage du poète-chanteur est trop simple et découragerait tout effort de réflexion sur des questions semblables.
En optant pour la poésie, il a fait le choix d’esthétiser un discours tout en parlant d’une question d’actualité mais qui relève du tabou politique. Rappelons que le temps de création de ce texte se caractérisait par une chape de plomb qui ne favorisait pas la liberté de création ; toute voix discordante du discours politique ambiant était très mal vue, stigmatisée, niée et combattue. Dans sa « négociation », comme processus créatif de ce texte, le poète a bien réussi à composer un poème (un objet esthétique) traitant d’un thème tabou dans la société malgré le climat défavorable (le poète face à l’interdit politique et à l’éthique). Pour arriver à tirer le meilleur parti de cette « négociation », il a fait le choix (qui relève à la fois de la liberté et de la stratégie discursive) d’opter pour un dialogue entre un fils et son père. Ce procédé énonciatif installe une dramatisation de la parole qui, par la versification, le rythme et le système rimique, assure, sur le plan esthétique, beauté et harmonie et, sur le plan éthique, une démarcation énonciative qui inscrit le discours de la violence en dehors de la volonté de l’énonciateur. Les marques de cette démarcation sont multipliées à dessein pour attirer l’attention du récepteur sur le fait que ce dernier est justement partisan de la non-violence. Au niveau plus global, la polyphonie, la citation, le discours rapporté sont autant de procédés qui permettent de « négocier » aussi bien avec l’éthique, le politique qu’avec la tradition poétique kabyle en faveur du poète. Par ailleurs, ces mêmes procédés, en concert avec la versification du discours, ont permis d’assurer, dans une partie du texte, une transposition esthétique d’un traité politique (Le Prince de Machiavel) en un poème (A mmi). Peut-on vraiment penser qu’Aït Menguellet a cédé de sa liberté d’artiste pour composer ce texte ? Personnellement, je ne le pense nullement. C’est justement en mobilisant sa capacité de création qu’il a su et a pu « négocier » à sa faveur avec les contraintes, qu’elles soient de nature morale, politique ou esthétique. Car la « négociation » en art est justement un processus de création qui exige compétence, maîtrise et perspective.
Mohand Akli Salhi