Les femmes kabyles ne sont pas des héroïnes de roman, elles sont les fondations d’un peuple qu’on piétine tous les jours, avec nos discours de…, nos prières opportunistes, nos drapeaux pliés à chaque occasion, nos trahisons quotidiennes. Elles n’étaient pas à l’Assemblée, elles n’étaient pas à la télévision, elles ne signaient pas de traités ni de communiqués. Mais sans elles, tu n’existerais pas. Et tu l’as oublié.

C’est elles qui ont gardé la langue, pendant que les hommes se battaient entre eux pour un mot de trop ou un titre de chef. C’est elles qui ont bercé des générations entières avec des contes plus puissants que vos constitutions. C’est elles qui ont gravé l’identité amazighe dans la bouche des enfants, pendant que l’État arabophone effaçait tout avec sa salive bureaucratique. Toi, tu apprenais à l’école que ton pays est arabe, pendant qu’elle te répétait en murmurant que tu es Imazighen, que ta langue ne s’écrit peut-être pas sur les bancs de l’université, mais qu’elle bat dans ton cœur comme un tambour de guerre.

Elles n’avaient pas de diplômes, mais elles savaient que la honte ne se lave pas avec une carte d’électeur. Elles n’ont pas fait de grandes études, mais elles savaient que la dignité se transmet comme un héritage empoisonné : tu la prends ou tu crèves. Elles n’ont jamais quémandé leur place, elles l’ont prise, à coups de silence, de travail, de refus. Elles n’élevaient pas seulement des enfants, elles élevaient des peuples. Elles n’allaient pas manifester dans la rue, mais leur colère se lisait dans les plats amers, les regards tranchants, les gestes brusques. Leur voix n’était pas publique, mais elle résonne encore dans nos cauchemars.
Et qu’as-tu fait pour elles ? Rien. Tu les as réduites à des silhouettes, à des « tantes », à des « mamans », à des clichés folkloriques dans les émissions du vendredi. Tu les as mises dans des robes brodées, tu les as fait danser pour les caméras, pendant que leur mémoire se décomposait lentement sous l’indifférence collective. Tu veux qu’on respecte la culture amazighe ? Commence par respecter ta mère. Commence par écouter ta grand-mère. Commence par te taire quand elle parle. Commence par avoir honte quand tu parles français à ton fils et arabe à ta fille, et que tu laisses le kabyle mourir dans les escaliers.
Tu veux sauver tamazight ? Mais qui te l’a transmise ? Ce n’est pas l’État, ce n’est pas le ministère, ce n’est pas ton député. C’est ta mère, analphabète peut-être, mais savante en dignité. C’est ta grand-mère, qui chantait pendant les moissons et qui pleurait quand son fils s’arabisa. C’est ta tante qui refusait de donner à ses enfants des prénoms importés d’un Orient qui se fout de nous. Ce sont elles, les vraies gardiennes. Pas toi, avec ton drapeau et ton statut Facebook.

La femme kabyle ne veut pas de statut, elle veut qu’on arrête de mentir. Elle veut qu’on parle sa langue sans la tordre. Elle veut qu’on vive sans ramper. Elle veut qu’on arrête de baisser les yeux devant le mensonge. Elle veut qu’on soit fiers, pas arrogants. Libres, pas soumis. Elle veut qu’on redevienne ce qu’elle a porté sur son dos, avec son silence et sa rage.

Et si on continue à l’oublier, à la folkloriser, à la mépriser dans notre modernité dégénérée, alors elle nous laissera pourrir dans notre auto-disparition. Car elle sait. Elle a toujours su. Et nous, on est devenus trop cons pour l’entendre.

Guerbi Rachid