Vendredi dernier, le théâtre Kateb Yacine a cédé ses planches au roman fondateur du narratif romanesque : « Lwali n wedrar » de Bélaid At Ali. L’avant-première a rameuté beaucoup de monde. Tangalt n’a pas eu l’opportunité de faire partie du lot de veinards (non pas faute de ne pas y être invitée). Elle ne ratera assurément pas le prochain rendez-vous.
Cependant, cela ne l’empêche pas de s’arrêter devant cette avant-première, une première adaptation kabylo-kabyle, si l’on ne tient pas compte de La Colline oubliée, le roman de Mammeri qui, lui, a été porté à l’écran par feu Abderrahmane Bouguermouh.

Tangalt se passera donc du compte-rendu critique qui tout compte fait passe au second plan devant l’audace du trio Lyes Belaidi, Lyes Mokrab et l’Association Culturelle Ibturen. Oui, l’audace de remonter le temps et d’en revenir avec Tadadact, Buleɣṭuṭ, Buqerru… Une audace qui pardonne toutes les imperfections, si imperfections il y a. Une audace qui aussi et, surtout, ouvre une porte, montre une voie et, surtout, rassure et « promet » aux associations culturelles qu’avec un rien, on peut… inventer un autre monde.

Ce respect devant cette audace et détermination du trio étant souligné en gras, Tangalt se permet de détourner une partie de l’appréciation de Fariza Chemakh qui, elle, n’a pas raté le rendez-vous :

« … Dès les premières minutes, le spectateur est saisi par l’atmosphère grave, presque crépusculaire, de la mise en scène. Lyes Mokrab, fidèle à sa signature artistique, convoque les codes du théâtre total. La scénographie, signée par une équipe visiblement habitée par le texte, nous transporte au cœur de Tizi n Tfilkout, la tajmaât centrale d’un village kabyle symbolique, où se joue la tragédie du savoir étouffé, du pouvoir travesti, et de la sagesse populaire éclipsée par la médiocrité politique.

Le décor, évolutif et suggestif, module l’espace dramatique selon les nécessités du récit : de la place du village aux sentiers de montagne, de l’intimité d’une maison à l’assemblée communautaire. Les changements de lieux sont fluides, souvent portés par les jeux de lumière, tantôt tamisée, tantôt crue, qui sculptent les émotions et soulignent les tensions souterraines entre tradition et dérive.

La musique, omniprésente, pénètre la narration comme une sève souterraine. Elle s’inspire du répertoire traditionnel kabyle, intégrant des rythmes ancestraux, des mélopées lancinantes et des polyphonies villageoises qui tissent un lien charnel avec la mémoire collective. Le chant devient ici l’expression du peuple, de ses douleurs comme de sa dignité, tandis que les instruments, bendir, flûte, mandole, dialoguent subtilement avec les voix et les silences.

Un violon, quant à lui, vient hanter la scène comme une présence spectrale. Porté par un personnage énigmatique, parfois visible à l’écart, sous une douche de lumière tamisée, il incarne l’esprit du narrateur, mémoire sonore, conscience diffuse, témoin invisible des égarements du village. Ses notes accompagnent les comédiens avec pudeur, comme une plainte douce, une voix intérieure que nul ne semble entendre, mais qui veille, obstinée.

Dans le rôle de Belaid At Ali, l’intellectuel désillusionné, l’éclaireur tragique, Mounir Didani déploie une palette de jeu d’une rare intensité. Sa performance est à la fois intériorisée et lyrique, portée par une diction rigoureuse et un corps habité par la gravité du message. Il incarne l’errance d’un esprit lucide au sein d’une société qui choisit l’ignorance plutôt que la sagesse, le simulacre plutôt que la substance… »

Tahar Ould Amar