Comment faire parler des auteurs qui ne sont plus là ? Aomar Aït Aïder a trouvé sa réponse dans Palimpsestes : en dialoguant avec leurs œuvres, en inventant ce qu’elles ne disent pas, en laissant la fiction côtoyer la vérité. De Fadhma Aït Mansour à Jean El-Mouhoub, de Taos à Apulée, c’est toute une littérature kabyle et nord-africaine qu’il convoque, depuis son jardin enneigé du Québec, pour la transmettre aux générations à venir.

Tangalt — Le titre « Palimpsestes » a attiré ma curiosité, qui y a-t-il à réécrire ou à corriger dans les œuvres de Fadhma Aït Mansour, Taos et Jean El-Mouhoub Amrouche ?
Aït Aïder — L’intitulé Palimpsestes suggère que le livre est écrit à partir de textes préexistants. Ceux de la famille Amrouche, entre autres, c’est-à-dire Fadhma et ses deux enfants Jean El-Mouhoub et Taos. Loin de moi l’idée d’apporter une quelconque correction à leurs écrits. Palimpseste signifie qu’on ne remplace pas, mais on ajoute. Les compléter est le but de l’exercice auquel je me suis livré. Chaque époque écrit sur la précédente tout en la laissant parler à travers elle. J’offre pour ainsi dire un renouveau aux textes de la famille Amrouche qui commencent à dater ; Cendres de Jean El-Mouhoub (JEM) Amrouche a paru pour la première fois il y a presque un siècle. Comme les membres de cette famille, je suis moi-même issu de cette Kabylie qui leur était si chère qu’ils ont voué leur vie à la défense de sa culture et son introduction dans le patrimoine universel. Moi-même suis venu à l’écriture par amour de la Kabylie et par militantisme pour la défense et la promotion de sa culture. Présentement, comme les Amrouche, je vis une expérience d’émigration. Dans ce contexte, j’ai constaté la méconnaissance de la culture kabyle par mes nouveaux concitoyens, les Québécois, notamment son volet littéraire dont même ceux d’entre eux qui sont d’origine kabyle, de plus en plus nombreux, n’ont, bien souvent, qu’une vague connaissance. Mes petits-enfants sont nés au Québec. L’idée d’écrire pour eux un livre sur la littérature nord-africaine, notamment la littérature kabyle orale et celle d’expression française inaugurée par la famille Amrouche, avec une incursion rapide dans l’antiquité latine qui nous a offert Apulée et Augustin, m’a paru lumineuse.

Tangalt — Il s’agit alors d’une sorte de relecture ? Voire une mission de facilitateur ?
Aït Aïder — En fait, ce que je souhaite, à terme, c’est faire découvrir, agréablement, au plus grand nombre de mes nouveaux concitoyens la culture kabyle et l’histoire de la Kabylie à travers sa littérature. Raconter, avec ses mots puisés dans ses textes, comment JEM Amrouche a ouvert la voie à la création littéraire en langue française par deux puissants recueils de poèmes, la traduction de chants ancestraux berbères admirablement présentés, et un essai magistral sur le roi numide qui a suscité le plus d’admiration par sa résistance au colonialisme romain : Jugurtha. Dire Taos Amrouche et ce qui l’a menée à se mettre en scène dans un récit fait en langue française. Dans son roman inaugural, Jacinthe noire, le premier depuis l’antiquité, elle raconte une expérience de racisme qui a écourté son séjour d’études à Versailles. L’originalité de leur mère Marguerite Fadhma Aït Mansour Amrouche est d’avoir produit la première autobiographie d’une femme kabyle soumise à la double domination : patriarcale et coloniale. Notons au passage que son histoire a suscité un grand intérêt académique en Amérique du Nord. Trois de leurs contemporains sont invités comme témoins : Albert Camus, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri. Deux de leurs ancêtres, Apulée et Saint Augustin, sont convoqués comme sources d’inspiration.

Tangalt — Qu’est-ce qui a amené Aomar Aït Aïder à ce genre de narration : que faut-il comprendre dans ces apocryphes, principalement des Amrouche ?
Aït Aïder — À son entame, le livre a été envisagé sous forme d’un essai classique se répartissant en plusieurs parties et analysant chacune l’œuvre d’un auteur. Très vite, je me suis ravisé, l’anthologie qui se profilait me semblant rébarbative. L’option pour un essai romancé, dynamique et plus attractif s’est imposée. Un récit mené à partir d’œuvres littéraires en palimpseste et qui raconte leurs auteurs. Mieux, j’ai imaginé des entretiens avec eux. D’où le sous-titre : Entrevues apocryphes. Aux nombreuses questions que j’aurais souhaité leur poser, ces auteurs ne sont plus là pour répondre, mais leurs œuvres si. Je dialogue donc avec eux par intertextualité. Quand la réponse à mes questions est dans leurs textes, je la prends sans rien modifier. Sinon, j’en invente une plus ou moins cohérente avec la pensée de l’auteur. C’est pour cela que, de prime abord, j’ai prévenu le lecteur de l’inauthenticité des entrevues accordées par Apulée, Saint Augustin et la famille Amrouche à Akli ; le narrateur de mon livre qui prend parfois des allures d’un roman fantastique.

Tangalt — Avez-vous une raison qui vous a poussé à consacrer près de la moitié de l’ouvrage, quelque 84 pages, à Jean El-Mouhoub ?
Aït Aïder — Effectivement, JEM Amrouche a occupé beaucoup d’espace dans le livre. Ce n’est pas fortuit. En rédigeant mon mémoire de maîtrise sur sa sœur Taos en 2022, j’ai découvert Jean en puissance, sa pensée profonde sur la « décolonialité » et son engagement indéfectible en faveur de la kabylité et de l’autodétermination de l’Algérie qu’il voulait plurielle, multiple à tous points de vue. Au plus profond de moi-même, j’ai pris l’engagement moral de lui consacrer un livre. Une communication que j’ai délivrée lors d’une conférence internationale à l’Université de Montréal (UDEM) et un début de doctorat que j’allais lui consacrer à l’UQAM m’ont amené à collecter une riche documentation sur lui. N’ayant pu réaliser le travail académique, un gros chapitre dans un ouvrage consacré aux siens — à défaut d’un livre qui lui serait exclusivement dédié — est, pour moi, une consolation. Ceci dit, je ne désespère pas.

Tangalt — Vous l’avez dit : vous vous êtes appuyé sur des textes authentiques de leurs auteurs. Quelle est la part du vrai versus la fiction dans vos dialogues avec vos convives ?
Aït Aïder — Comme je l’ai dit précédemment, beaucoup de questions me taraudent l’esprit à propos des auteurs conviés par le livre. Par exemple, est-ce que L’Âne d’or (Les Métamorphoses) d’Apulée est un roman autobiographique, initiatique, philosophique ou religieux ? N’étant plus là pour répondre, l’œuvre des auteurs se charge d’apporter la réponse. Quand celle-ci est clairement formulée dans les textes dont je dispose, je la prends sans rien modifier. Si elle n’y est pas, j’invente une réponse plus ou moins cohérente avec la pensée de l’auteur. À l’évidence, Fadhma Aït Mansour n’était pas très portée sur la religion ; elle serait plutôt animiste, comme la plupart des Kabyles. Amoureuse de la nature, notamment des fleurs, elle interdisait à ses enfants de couper celles de son jardin. Je l’ai imaginée se réincarnant en marguerite dans mon jardin enneigé. Fantastique ! Elle me parle… et en kabyle. Son fils, très spirituel, est arrivé sous ma fenêtre, auréolé. Évidemment, c’est le bendir à la main que Taos ameute le quartier. Apulée alias Lucius débarque dans mon jardin dans la peau d’un âne. Ainsi, tout au long du livre, on assiste à l’irruption du surnaturel ou de l’étrange au sein d’un cadre réaliste. La fiction côtoie la vérité.

Tangalt — D’après vous, pourquoi Jean El-Mouhoub n’a-t-il pas beaucoup écrit ? Est-ce un choix dicté par les circonstances, souvent familiales ? Ou bien cela est-il dû à la facilité et la découverte de la spontanéité offerte par l’oralité — le direct et la brièveté de la radiodiffusion ?
Aït Aïder — Bonne question. JEM se l’était posée une multitude de fois dans son journal. Akli, le narrateur de Palimpsestes, n’a pas manqué de la lui poser dans l’entrevue apocryphe qu’il lui a accordée. Comme toujours, il a dilué sa réponse. Après sa vie quelque peu dissolue à Carthage, comme son ancêtre Augustin, et sa procrastination après la production de ses deux recueils de poésie, il s’était lancé un défi : « Il faut que je crée. » Il a alors décidé de se mettre à l’épreuve pour voir si vraiment il était un être neuf, original et capable d’idées puissantes et belles. « Maintenant, s’était-il dit, je sens qu’il est temps. Je puis commencer d’écrire une langue française correcte mais originale… Je puis créer… Il ne faut pas que je me déçoive, ni que j’en déçoive d’autres. Il faut que je sache enfin qu’El-Mouhoub pourra fouler haut plus tard, dans des livres grands, pour les siens… » Il s’est un peu trop dispersé : la gestion de la maison d’édition Charlot et de la revue L’Arche et les inévitables collisions financières… Toutefois, un point particulier a retenu mon attention : « Les quelques poèmes isolés et les débuts de romans que j’avais produits sont restés sans suite. Les idées que j’avais jetées, pêle-mêle, dans mon journal comme points de départ de la construction de mon œuvre littéraire sont toutes tombées en désuétude. Écrire m’était devenu de plus en plus pénible. Car, comme j’avais un peu tendance à recourir à l’autobiographie, je risquais d’être renvoyé à la source, à ce point d’où le récit familial a jailli ; et je n’étais pas certain de vouloir aller remuer son eau. Écrire, c’est transposer la réalité… »

Tangalt — En page 117, vous avez confronté Jean El-Mouhoub Amrouche à ce que pensaient de lui Mammeri, Feraoun, Kateb, Mauriac et Giono. Quelle en était la raison ?Aït Aïder — On peut rajouter sa sœur Taos, qu’il a longtemps « kabylement » protégée, et son ami Albert Camus qu’il appelait affectueusement « petit frère ». Tous deux diaristes, comme Mouloud Feraoun et André Gide. À la lecture de leurs journaux, j’ai pris connaissance de la façon dont ils percevaient JEM. Exécrable et tendue fut la relation qu’entretenait à une époque Taos avec son frère ; ils ont fini par se réconcilier. Camus, qui, partageant la vision de Germaine Tillon, considérait que la solution au problème algérien était économique, s’était peu à peu éloigné de JEM qui, plus que jamais, ne voyait pas d’autre issue au conflit que politique. Mouloud Mammeri et Kateb Yacine vouaient une admiration sans limite à JEM. Ce qui n’est pas le cas de Feraoun, qui avait cru comprendre que JEM bloquait la parution de son premier roman. Quant à Gide, excédé par la manière avec laquelle JEM avait mené ses entretiens avec lui, il ne s’était pas empêché de faire remarquer, ironiquement il est vrai : « Tu me fais valoir, avec le ton professoral que tu as adopté. »

Tangalt — Avez-vous un propos à ajouter à cette entrevue ou à partager avec les lecteurs de Tangalt ?
Aït Aïder — Tanemmirt i Tangalt i d-igan amkan i wedlis-inu — Palimpsestes. J’espère que ses lecteurs auront la curiosité de le découvrir et l’apprécieront.

 

Entretien réalisé par Nnaser Uqemmum – Montréal