Dès les débuts de la chanson d’amour kabyle, notamment celle interprétée par des artistes émigrés en France tels que Cheikh El Hasnaoui, Allaoua Zerrouki ou Youcef Abdjaoui, une poésie spontanée a émergé.

Leur écriture se distinguait par un mélange de simplicité, de profondeur et d’immédiateté. Leurs textes ne recouraient ni aux détours abstraits, ni à un langage compliqué pour aborder des sujets sensibles comme l’amour, un thème alors soumis aux interdits sociaux et moraux d’une société conservatrice, imprégnée de traditions strictes et d’influences religieuses.
Malgré ces contraintes, ces pionniers ont su briser le tabou. Leur style, très direct, établissait un dialogue franc entre l’amant et l’aimée. Cheikh El Hasnaoui, par exemple, n’hésitait pas à chanter du point de vue de la femme, révélant ce qu’elle n’aurait pu exprimer elle-même publiquement. Ce geste représentait, à l’époque, une véritable transgression des normes et des mentalités.
Dès lors, une question se pose : leur éloignement du milieu kabyle traditionnel et leur contact avec la culture occidentale leur ont-ils conféré cette liberté d’expression de leurs sentiments ?
Le contraste avec la génération suivante est net. Les chansons des années 1980 adoptent un style plus métaphorique, plus abstrait, voire plus discret. Le chanteur se pose parfois en médiateur entre son cœur et l’amour lui-même, utilisant de nouvelles expressions pour éviter de dire directement « je t’aime ». L’une d’entre elles, « Inni-as » (« Dis-lui »), est particulièrement fréquente :
– Hacène Ahrès : Inni-as… (Tabrat n wul)
– Brahim Tayeb : Inni-t-as ma tebɣa
– Takfarinas : Inni-as, Inni-as
– Taleb Tahar : Inni-as, Inni-as
– Ali Maouchi : Inni-as, Inni-as
– Si Moh : Inni-as i wul-im
On peut en déduire que :
La première génération exprimait l’amour de façon directe, tirant profit d’une relative libération de la pression sociale à l’étranger.
La génération suivante, en revanche, a cherché à adoucir le choc entre l’expression de l’amour et les interdits sociaux, en s’abritant derrière une voix intermédiaire.
L’expression « Inni-as » fonctionne ainsi comme une manière détournée et douce de déclarer son amour.

Cette approche contraste fortement avec celle de Cheikh El Hasnaoui qui, dans le titre Faḍma, osait déclarer sans détour : « Ḥemmleɣ-kem, ɛecqeɣ-kem » (Je t’aime, je suis fou de toi).

SID ALI