Dans ce roman écrit par une lycéenne, apprend-on en 4ème de couverture, nous suivons le parcours de la jeune Ruza, brillante étudiante en médecine, grande lectrice, mais tourmentée par la séparation de ses parents. Sa mère, Wiza, s’est remariée. Quant à son père, il a disparu depuis plus de vingt ans. La vie de Ruza se partage entre ses cours et ses passages à la librairie de Dda Ceɛban où elle rencontre le jeune Amnay, étudiant en langue et littérature amazighes et musicien…
Intériorité
Dans le roman psychologique, l’intérêt est centré sur l’intériorité d’un ou plusieurs personnages. Ainsi, dans cette catégorie romanesque, ce ne sont pas les actions qui font avancer le récit mais l’évolution mentale, les désirs, les conflits intérieurs du (des) personnage(s).
Sur le plan littéraire, les auteurs recourent fréquemment au monologue intérieur, à la focalisation interne (histoire racontée à travers le regard d’un personnage) ou encore au flux de conscience (représentation du courant de pensées et impressions d’un personnage dans ce qu’elles peuvent avoir de décousu, sans organisation apparente).
On s’accorde à dire que c’est La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette (1678) qui signe la naissance du roman psychologique. On y suit une femme aux prises avec un conflit intérieur entre son devoir moral (elle est mariée au Prince de Clèves), d’une part, et la passion qu’elle éprouve pour le Duc de Nemours, d’autre part. Elle finit par avouer ce sentiment à son mari qui… se suicide. Elle renonce alors à sa passion et se réfugie dans un couvent.
Au 19ème siècle, toujours en France, Gustave Flaubert met en scène dans Madame Bovary (1857), une autre femme, Emma Bovary, cherchant à fuir la médiocrité de la vie provinciale (et de sa vie conjugale) en se lançant dans ce qu’elle croit être de superbes aventures amoureuses avant de déchanter ; la désillusion la mènera jusqu’au suicide.
Toujours au 19ème siècle mais en Russie cette fois, Fiodor Dostoïevski, s’attache dans Crime et châtiment (1866) à disséquer les états mentaux de son personnage Raskolnikov qui, à l’instar d’un Napoléon, veut s’affranchir de la morale commune pour atteindre à la grandeur. C’est ainsi qu’il assassine une vieille usurière, s’imaginant accomplir un acte héroïque. Cependant, il sera rongé de remords, dépérissant chaque jour un peu plus. La culpabilité l’entraîne inexorablement vers la folie et c’est l’amour d’une jeune prostituée, Sonia Marmeladova, qui le sauvera…
Au 20ème siècle, en France, nous pouvons citer A la recherche du temps perdu (1913-1927) de Marcel Proust ou L’Etranger (1942) d’Albert Camus. En Grande-Bretagne, ce qui attire l’attention, c’est le flux de conscience avec Virginia Woolf (Mrs Dalloway, 1925) ou James Joyce (Ulysse, 1922).
Aujourd’hui, l’une des tendances du roman psychologique consiste à surfer sur les recettes du développement personnel : L’Alchimiste (1988) de Paolo Coelho, L’Homme qui voulait être heureux (2008) de Laurent Gounelle, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une (2015) de Raphaëlle Giordano…
Qu’en est-il de Tasfift tessefsi tussaft ? Il y est bien question de souffrance morale. Chez la jeune Ruza, elle naît d’un manque : absence du père et de la mère, cette dernière souffrant elle-même, après son remariage, de l’absence de sa fille abandonnée à son corps défendant. Akli, son oncle maternel, souffre de culpabilité après avoir abandonné sa nièce à l’instigation de son épouse. Dda Yidir, après la prison, la folie et l’errance, connaîtra une sorte de rédemption en sortant de l’hôpital psychiatrique de Oued-Aïssi, à Tizi-Ouzou. C’est une fois guéri qu’il éprouve de la culpabilité pour la violence qu’il a exercée sur son épouse des décennies auparavant. Culpabilité mais aussi nostalgie devant le coffre où est toujours rangé le trousseau de la jeune mariée… Il s’agit donc bien d’un roman psychologique mais pas seulement : c’est également un roman familial.
Une jeune fille tourmentée
Dans ce roman écrit par une lycéenne, apprend-on en 4ème de couverture, nous suivons le parcours de la jeune Ruza, brillante étudiante en médecine, grande lectrice, mais tourmentée par la séparation de ses parents. Sa mère, Wiza, s’est remariée. Quant à son père, il a disparu depuis plus de vingt ans. La vie de Ruza se partage entre ses cours et ses passages à la librairie de Dda Ceɛban où elle rencontre le jeune Amnay, étudiant en langue et littérature amazighes et musicien. Leur relation oscille entre amitié et amour. En dehors de cette ligne narrative, se tisse une autre ligne entre Ruza et Aderwic, un fou vivant dans la rue et qui attire pourtant irrésistiblement la jeune fille. Quelle relation existe-t-il entre les deux protagonistes ? C’est ce qu’on apprendra dans la dernière partie du roman.
Personnages
RUZA : Personnage principal. Etudiante en médecine. Appelée également TAFSUT.
ADERWIC : Un malade mental vivant dans la rue. Appelé DDA YIDIR par Ruza.
WIZA : Mère de Ruza et belle-mère d’Amnay.
NNA TASEƐDIT : Grand-mère paternelle de cette dernière.
CABḤA, TIZIRI : Etudiantes en médecine. Amies de Ruza.
AMNAY : Etudiant en tamazight et musicien. Confident de Ruza.
DR ZIRI : Professeur de psychiatrie, père d’Amnay et second époux de Wiza.
DDA CEƐBAN : Libraire. Grand-père d’Amnay.
Espaces
Il y a les espaces familiers à Ruza :
– son village, la maison de sa grand-mère avec laquelle elle vit et, en particulier, sa chambre car s’y déroulent plusieurs scènes nocturnes où la jeune fille ne trouve pas le sommeil.
– l’Université de Tizi-Ouzou où elle suit ses cours de médecine
– la librairie de Dda Ceɛban où elle s’approvisionne en livres mais le lieu revêt une importance particulière car c’est là qu’elle rencontre Amnay
Il y a ceux fréquentés par Aderwic :
– la rue où il vit depuis de très nombreuses années
– l’hôpital psychiatrique où il séjournera un temps
– la prison qu’il a connue après avoir quitté le domicile familial
– le village et sa maison, abandonnée, qu’il retrouve après vingt ans d’absence.
Un roman familial
Il y a un parallèle évident à établir entre l’héroïne, Ruza, et l’autrice, Liza. En effet, nous apprenons dans la préface (Awal n umeskar) que cette dernière est orpheline de mère et a été élevée par sa grand-mère.
Il y a donc disjonction entre la fille et la mère dans les deux cas : décès de la mère dans un cas, séparation des parents dans l’autre. Sans être un roman autobiographique, Tasfift tessefsi tussaft est une œuvre née du vécu de l’autrice mais un vécu passé par le filtre de la fiction. La quête de Ruza est double : quête de la mère remariée et quête du père disparu mais dont elle ne sait pas s’il est toujours vivant. Cette situation vaut à la jeune fille des nuits troublées. Les affres de l’insomnie sont parfois adoucies par les appels d’Amnay.
On apprend à travers quelques flash-backs que le père de Ruza était violent et qu’il battait souvent sa mère, dépeinte sous les traits d’une épouse soumise. On apprend également que le père a connu la prison. La mère se remarie, confiant la garde de sa fille à son frère, Akli, et son épouse, qui se sépareront au bout de quelque temps de l’enfant. Celle-ci sera alors élevée par la grand-mère paternelle, Nna Taseɛdit.
Au cours de sa quête, la jeune fille fait une découverte capitale un jour qu’elle se trouvait dans la maison, alors abandonnée, où vivait jadis sa famille. Un chat fait fortuitement remonter à la surface du kanoun une cassette enregistrée par la mère il y a fort longtemps et qui dévoilera à Ruza un pan important de son histoire familiale.
Un roman de jeunesse
On peut considérer la publication du roman de Liza SERIK comme un véritable événement littéraire, l’autrice n’ayant que 19 ans en 2023, année où paraît Tasfift tessefsi tussaft. Sur la scène littéraire kabyle, et probablement amazighe, c’est notre plus jeune romancière. Romancière qui ne laisse pas d’impressionner par sa maturité, son érudition et son talent littéraire quand bien même nous pourrions déceler dans l’œuvre des traits signalant la jeunesse de l’autrice : la trop grande sophistication et la place trop grande qu’y occupe parfois l’érudition.
Sophistication, avons-nous dit. Oui, dans le titre en raison du jeu sur les assonances en [a] et [i] et surtout, les allitérations en [t], [s] et [f]. Titre trop chargé phoniquement auquel je préférerais pour ma part une formulation plus simple : « Tasfift », par exemple. Ou : « Tussaft ». Et pourquoi pas : « Ruza » ?
Une autre marque de la jeunesse de la romancière : ces nombreux passages où elle fait montre d’érudition et de didactisme, en particulier, les références à la médecine et à la psychiatrie. Si ces références se trouvent justifiées par la thématique dominante, à savoir la souffrance mentale, celle d’Aderwic et celle de l’héroïne, Ruza, leur fréquence peut nuire à la lecture.
Nous pouvons également reconduire cette dernière remarque à propos des dialogues – trop sérieux, à notre goût – entre la jeune fille et Amnay, portant le plus souvent sur des sujets d’ordre intellectuel, quand bien même les protagonistes seraient des universitaires.
Une construction en boucle
L’autrice, orpheline de mère, a été élevée par sa grand-mère « du berceau au temps présent » : « segmi lliɣ di dduḥ armi wwḍeɣ ɣer wanda lliɣ ass-a” (cf. Préface). Son roman puise dans cet élément biographique, ce qui donne à l’œuvre une tonalité globalement sombre. Les situations décrites provoquent la tristesse mais ce sentiment est transcendé par la beauté du style de Liza SERIK. Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter à l’extrait reproduit en 4ème de couverture :
“D tafat n tziri i yesfeṛzen tiɣemmar yeččuṛ yilem de leḥyuḍ iɣef sebɣent teḥkayin yettwattun. Gar usigna n ɣelluy n yiṭij d teslatin n lefjer i d-yuleɣ iman-is d anagi...”
Sur le plan narratif, la quête de Ruza est une trajectoire linéaire entrecoupée de ci-de là de flashbacks. Ruza, entre deux cours, passe à la librairie et c’est là qu’elle fera un jour une rencontre déterminante : celle d’Amnay qui lui remettra le manuscrit dans lequel son père a consigné des cas de maladie mentale. Sur le plan esthétique, on est en présence du procédé de la mise en abyme. De nombreux cas seront dévoilés au gré de la lecture qu’en fait l’héroïne – souvent, la nuit.
Autre rencontre déterminante : celle du vagabond Aderwic qui attire mystérieusement la jeune fille qui tentera de l’aider alors qu’il se montre parfois agressif, et qui le suivra jusqu’à l’hôpital où il sera interné. La fin du roman nous révèlera la relation liant les deux personnages.
Quant aux flashbacks, ils renvoient essentiellement au passé familial de Ruza : scènes où le père brutalise son épouse, son passage par la prison, la prise en charge de Ruza par son oncle et son épouse puis le rejet qu’elle subit de la part du couple…
Yidir AMER
Bgayet – Yerres – Paris, Avril – Mai 2026
Liza SERIK, Tasfift tessefsi tussaft (roman)
Editions Imtidad, 2023
191 pages, 800 DA