Du voile sacré de Carthage aux épaules de Napoléon, l’histoire méconnue d’un symbole millénaire
Dans les montagnes de Kabylie, une légende raconte qu’une femme fuyant le mort a choisi de sauver son métier à tisser plutôt que son or. Ce choix, qui défie toute logique marchande, révèle l’âme profonde de Tamazgha : le burnous n’est pas un simple vêtement, c’est une mémoire vivante, un tissu sacré qui relie les générations depuis Carthage jusqu’aux palais européens. Enquête sur un symbole qui traverse les siècles et les civilisations, portant en ses fils la mémoire d’un peuple.
La grotte du destin : quand le tissu devient âme
Je me souviens de la première fois qu’on m’a raconté l’histoire d’Ifri n Uẓetta, la grotte du métier à tisser. C’était un après-midi d’hiver à Ait Bougherden, dans cette lumière oblique qui rend les montagnes kabyles presque irréelles. La vieille tisserande qui parlait avait les mains nouées par l’arthrite, mais ses yeux brillaient d’une intensité troublante lorsqu’elle évoquait cette femme ancestrale qui, fuyant le danger, avait fait un choix qui défie toute rationalité : emporter son métier à tisser, abandonner bijoux et provisions.
Sa parole est devenue proverbe, gravée dans la langue comme dans la pierre : « Ula d netta d ṛṛuḥ, anda n ruḥ ad iruḥ »,(Lui aussi a une âme, là où nous irons, il ira).
Cette phrase n’est pas métaphore poétique. Elle est vérité technique et spirituelle, inscrite dans le geste quotidien des tisserandes. En Kabylie, l’Aẓetta, le métier à tisser, n’est jamais un objet inerte. On ne le « monte » pas comme on monterait une machine, on l’ouvre, titefṭi n Uẓetta, comme on ouvre la vie elle-même. On ne le « démonte » pas lorsque l’ouvrage est achevé, on le ferme, tergel n Uẓetta, avec des larmes rituelles et de l’eau offerte comme à un mourant. J’ai vu ces gestes. J’ai vu l’eau versée sur les montants de bois, entendu les murmures de gratitude adressés à ce compagnon qui a supporté la tension des fils, la patience des jours, le poids des destins tissés.
Chaque fil tendu sur l’Aẓetta est un destin. Chaque motif tissé est un ḥerz, un talisman protecteur contre le mauvais œil, la maladie, la déchirure sociale. Le burnous qui naît de ce métier possède une caractéristique technique unique, presque miraculeuse : il est tissé d’une seule pièce, sans couture aux épaules. Cette prouesse exige des semaines de travail et un savoir-faire transmis de mère en fille depuis des millénaires, non par des manuels, mais par le geste, le regard, la correction murmurée.
Le burnous enveloppe le corps comme une seconde peau, un cocon protecteur qui fait du porteur à la fois le tissu et le tisserand de son propre destin. Peut-être est-ce pour cela que, dans les anciens rituels funéraires, on ensevelissait parfois les morts dans leur burnous : non pour les vêtir, mais pour leur permettre d’emporter leur âme tissée vers l’autre monde.
L’origine berbère du tissage : la révolution linguistique
L’origine berbère du burnous ne relève pas seulement de l’archéologie ou de l’histoire, elle est inscrite dans la langue elle-même, dans un réseau linguistique si dense et cohérent qu’il ne peut être accidentel. Et c’est ici que commence une histoire fascinante, une de ces découvertes qui bouleversent notre compréhension du passé méditerranéen.
Le vocabulaire du tissage : un héritage amazigh
En Kabylie, une toile tissée est appelée Tissist. La première fois que j’ai réalisé la proximité phonétique avec le verbe français « tisser », j’ai ressenti ce vertige intellectuel qui accompagne les grandes découvertes étymologiques. Ce n’est pas le français qui a donné son nom au tissu (encore un mot de la même racine) berbère, c’est l’inverse. Le mot Tissist révèle l’origine amazighe de ce terme fondamental qui structure beaucoup du vocabulaire textile européen.
Plus révélateur encore : le mot berbère Talumt désigne à la fois un tamis et la toile formée par l’entrecroisement des fils sur le métier à tisser. La ressemblance phonétique avec le mot anglais loom (métier à tisser) n’est pas fortuite. Elle témoigne d’un emprunt linguistique, non du sud vers le nord, comme on nous l’a longtemps enseigné, mais du nord vers le sud, de l’Europe vers Tamazgha. Les Européens ont emprunté le mot avec la technique.
Le fil en berbère se dit Alum (singulier), Ulman (pluriel). L’acte de filer se dit Ellem. Cette racine linguistique structure tout le vocabulaire du filage en Tamazgha, révélant une conception philosophique profonde : filer (Ellem) crée le fil (Ulman) qui devient la toile (Talumt) sur le métier (Aẓetta), produisant finalement le tissu (Tissist).
C’est une cosmogonie textile. Une théorie de la création encodée dans les mots eux-mêmes.
C’est ici que la sagesse des ancêtres rejoint les vertiges de la science moderne. Il y a près d’un siècle, le physicien russe George Gamow, cherchant à nommer la substance primordiale de l’univers juste avant le Big Bang, l’appela « Ylem ». Ce mot désigne l’état originel de la matière. Or, n’est-il pas troublant que dans notre langue, le mot Ilem désigne le Vide, le néant ? Mais la racine ne s’arrête pas là : c’est ce même son qui, devient Ellem, l’acte de filer. Nos aïeules avaient-elles pressenti ce que la Théorie des Cordes nous enseigne aujourd’hui : que l’univers n’est pas fait de billes solides, mais de minuscules fils vibrants ? Que pour créer le monde, il a fallu extraire la matière du Vide (Ilem) par l’acte sacré de filer (Ellem) ? Notre langue porte en elle cette intuition physique : l’univers est un immense burnous tissé à partir du néant.
Et puis, il y a Tarakna, ce mot kabyle qui désigne le tapis épais ainsi que certains éléments du métier à tisser et du processus de tissage. Sa résonance avec le terme « arachnéen », relatif à l’araignée, cette tisserande naturelle par excellence, ne peut être accidentelle.
Le mythe grec d’Arachné, la tisserande mortelle qui défia Athéna et fut transformée en araignée, prend soudain une dimension nouvelle : n’était-elle pas une métaphore des tisserandes libyennes, si expertes que les Grecs les imaginaient défiant les dieux eux-mêmes ?
Cette convergence linguistique prouve que la technique du tissage, avec son vocabulaire complet, est née en Tamazgha avant de se diffuser dans tout le bassin méditerranéen. Les Européens n’ont pas seulement emprunté les techniques berbères, ils ont adopté les mots berbères pour nommer ces techniques, reconnaissant ainsi, inconsciemment, la primauté amazighe dans cet art civilisateur.
Frigg la tisserande : gardienne du Foyer cosmique
Cette maîtrise berbère du tissage trouve un écho troublant dans les mythologies nordiques, écho si précis qu’il suggère des circulations culturelles que nous commençons à peine à comprendre. Frigg, la reine d’Asgard et épouse d’Odin, incarne exactement ce que représente la tisserande kabyle : la protectrice du foyer, la gardienne de l’ordre social, celle qui file les nuages et le destin domestique.
Contrairement à sa sœur Freyja, déesse de la guerre et de la magie sauvage, Frigg représente le tissage civilisateur et protecteur. Cette distinction est fondamentale : il existe deux types de tissage dans les mythologies anciennes, le tissage fatal, celui des Moires grecques et des Nornes nordiques qui coupent le fil de la vie, et le tissage protecteur, celui qui crée le toit, l’ordre, la cohésion.
A ce jour dans les montagnes d’Afrique du Nord la dernière coupe du dernier fil est entourée de mystères, de rites protecteurs et de tabous. Le fil de trame est appelé d’ailleurs fil de l’âme.
Frigg règne depuis Fensalir, sa demeure céleste dont le nom signifie « les salles des marais », un lieu aquatique, humide, propice au tissage comme le sont les rives du lac Triton où, selon les Grecs, est né le tissage libyen. De là, elle voit tout ce qui se passe dans les neuf mondes. Assise devant son métier cosmique, elle file les destins non pas avec violence comme les Valkyries de Freyja, mais avec la patience de celle qui tisse la cohésion familiale et communautaire. Son filage crée l’ordre, la protection, le toit, exactement comme la tisserande kabyle avec ses Tineglusin (anges) qui, la nuit venue, viennent l’aider devant son Aẓetta qui transforme la laine brute en burnous protecteur.
La constellation d’Orion porte ce souvenir. Dans le folklore scandinave tardif, les trois étoiles alignées de la ceinture d’Orion étaient appelées « la quenouille de Frigg » (Friggjar rockr). On imaginait la déesse géante assise au centre du ciel nocturne, filant la lumière des étoiles et le temps lui-même. Tant que la quenouille tournait, le monde continuait d’avancer dans l’harmonie. Cette image rejoint parfaitement la vision kabyle où la tisserande, par son travail patient et régulier, maintient l’équilibre du cosmos et de la communauté.
Certains historiens pensent qu’à l’origine, Frigg et Freyja étaient une seule et même déesse germanique qui s’est scindée en deux figures distinctes : Frigg pour le tissage protecteur et civilisateur, Freyja pour le tissage fatal et guerrier. C’est cette première figure, Frigg la tisserande du foyer, qui correspond le mieux à l’image de la femme kabyle devant son Azetta, créant non pas la mort mais la vie, non pas le chaos mais l’ordre.
Le jour du vendredi lui-même porte son nom : en vieil anglais, Frigedæg signifie « le jour de Frigg ». C’était traditionnellement le meilleur jour pour se marier, pour tisser, pour bénir le foyer, exactement comme en Kabylie où certains jours sont considérés propices au tissage et à la protection de la famille. Pour ouvrir un nouvel Azetta, on choisit encore aujourd’hui le vendredi, jour béni, jour de la tisserande cosmique.
Le témoignage des anciens : les Libyens, inventeurs du tissage
Les historiens grecs, pour peu qu’on sache les lire au-delà de leur ethnocentrisme, ont laissé des descriptions fascinantes qui confirment la primauté berbère dans l’art du tissage. Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, décrit les Libyens non comme des barbares, terme qui, rappelons-le, désignait simplement ceux qui ne parlaient pas grec, mais comme un peuple de haute culture textile.
Il note que les femmes libyennes portent des vêtements de cuir rouge travaillé, à franges complexes, d’une sophistication qui impressionne les Grecs habitués à leurs simples tuniques de lin. Plus révélateur encore : Hérodote affirme que l’égide d’Athéna, cette cape en peau de chèvre à franges que porte la déesse grecque, a été copiée sur les vêtements des femmes libyennes.
Athéna elle-même, déesse protectrice d’Athènes, porte un vêtement berbère.
Laissez cette idée résonner un instant. Ce n’est pas la Grèce qui a civilisé l’Afrique du Nord, c’est l’inverse. Les Grecs ont emprunté aux Berbères leurs symboles de puissance textile. L’égide d’Athéna, cet attribut divin que nous voyons sur d’innombrables statues et vases antiques, est une Tissist libyenne.
Diodore de Sicile, au Ier siècle avant notre ère, est encore plus explicite. Dans son Livre III de la Bibliothèque historique, il affirme sans ambiguïté que le tissage est une invention libyenne. C’est au bord du lac Triton, dans l’actuelle région tuniso-algérienne (probablement la dépression du Chott el-Jérid ou les chotts algériens), qu’Athéna Tritogénie, littéralement « Athéna née du Triton », aurait enseigné aux humains l’art de transformer la laine brute en étoffe, « sortant ainsi les humains de l’état sauvage où ils s’habillaient de peaux de bêtes ».
Le texte de Diodore est formel : les prêtresses libyennes de cette déesse étaient « les gardiennes de cette technologie sacrée ». Le tissage n’est pas une corvée domestique, c’est l’acte civilisateur par excellence, celui qui marque le passage de l’animalité à l’humanité. Et cet acte fondateur est né en Tamazgha, pas en Grèce, pas en Mésopotamie.
Cette affirmation historique trouve aujourd’hui sa confirmation éclatante dans l’étude linguistique du vocabulaire textile que nous avons évoquée. Les mots et les mythes convergent: le tissage est né ici, sur les rives des lacs salés d’Afrique du Nord, dans les mains des femmes libyennes.
Le voile sacré de Carthage : le Zamiph de pourpre
Carthage, héritière directe de ces traditions libyennes, a porté l’art du tissage berbère à son apogée impériale. La cité punique maîtrisait le secret de la pourpre tyrienne, cette teinture royale extraite des murex, mollusques marins dont il fallait des milliers d’individus pour produire quelques grammes de pigment. La pourpre donnait aux tissus une couleur rouge-violet d’une intensité incomparable, une couleur qui ne pâlissait pas au soleil, qui ne se lavait pas à l’eau de mer, qui semblait défier le temps lui-même.
Porter la pourpre était un privilège réservé aux rois, aux prêtres et aux généraux. À Rome, plus tard, un édit impérial interdira le port de la pourpre aux simples citoyens, sous peine de mort. C’était la couleur du pouvoir absolu.
Le voile sacré de Carthage, appelé Zamiph (ou Zamph, bien que le terme soit probablement une création littéraire de Flaubert dans Salammbô, il s’inspire de réalités puniques attestées), était le trésor suprême de la cité. Tissé en byssus, cette « soie de mer » produite par certains mollusques bivalves (Pinna nobilis), et teint à la pourpre, ce tissu recouvrait la statue de Tanit dans le temple de Byrsa, la colline sacrée dominant Carthage.
Le Zamiph n’était pas seulement une parure liturgique, c’était un objet de pouvoir, un palladium qui protégeait la ville. Dans Salammbô, Flaubert imagine que la cité où il se trouve domine le monde. Le toucher sans autorisation était puni de mort. Cette dimension sacrée du tissu pourpre, cette idée qu’un vêtement puisse être dépositaire de la puissance collective, se retrouve dans toutes les traditions méditerranéennes anciennes, des peplos grecs offerts à Athéna au manteau de pourpre des empereurs byzantins.
Cette tradition du tissu rouge comme insigne de pouvoir n’a pas disparu avec la destruction de Carthage en 146 avant notre ère. Elle a perduré à Rome, où la toga praetexta bordée de pourpre distinguait les magistrats, puis chez les peuples amazighs sous la forme du burnous rouge, réservé aux chefs, aux caïds et aux notables.
Alors que le burnous blanc symbolise la pureté accessible à tous et le burnous marron ou beige le quotidien pastoral, le burnous rouge marque celui qui porte le destin du clan, celui qui parle au nom de la communauté.
Dans les assemblées villageoises kabyles, les tajmaɛt, le porteur du burnous rouge siège au centre, là où convergent les regards et les attentes.
Le burnous rouge est donc l’héritier direct du Zamiph carthaginois : même couleur de pouvoir, même fonction protectrice, même sacralité. Et comme le Zamiph, le burnous est une Tissist berbère, créée selon des techniques millénaires transmises de génération en génération.
Djamel Laceb