Deux tiers de siècle ont suivi votre disparition, et aussi la disparition de votre force d’esprit, votre lucidité, votre bienveillance et vos engagements. Mais ni le temps ni les insanités de l’homme n’ont eu raison de votre legs, notre héritage. Car nos universités continuent de vous lire, de questionner vos écrits et de les décortiquer; le dernier en date, à ma connaissance, c’est « Palimpsestes » d’Aomar Ait Aïder dont nous publierons sûrement une lecture.

Pour nos lecteurs(trices), j’ai interrogé le poème « Adieu au pays natal » de Jean Lmouhoub Amrouche, daté du Vendredi-Saint 1932. Son titre annonce déjà le contexte d’exil. Écrit à l’âge de vingt-six ans, je penserais qu’il s’agit là d’une première grande déchirure familiale pour Jean Lmouhoub, pas en projet, mais vécue en aval du départ. Cependant, ce poème « Adieu au pays natal » a déjà fait l’objet de traduction en kabyle du grand poète – enseignant – chercheur – auteur Boualem Rabia en 2023.
Ce poème s’annonce d’abord par une expression nostalgique, de la personne chère au poète dont il rapporte le verbe. Qui d’autre que sa « maman », Fadhma Ait Mansour, qui lui demande de se dresser pour qu’elle se rappelle la taille que son fils avait à un départ. « Dresse-toi … pour que je me souvienne … » ; toutes les mamans l’ont fait en ajustant la chemise ou le manteau, voire même en serrant les épaules de leurs enfants-exilés en devenir, et en leurs infligeant un regard « épieur » des traits sur leurs visages.
Ce poème en vers libres est ponctué, à première, par des « vouloir », immédiats ou peu pressants, entre le futur proche et conditionnel présent : « je veux aller retrouver… » et « je voudrais ». Des anaphores qui expriment clairement des besoins. Avec sa forte insistance, il y a développé dans chacune d’elles des aspirations : ce qu’il pensait être une vraie famille humaine, puis les anges de ses frères, sans doute ceux décédés, puis encore la famille humaine.
Enfin l’auteur se ressaisissait-il, peut-être d’un « mirage », lui ou ce jour abandonne … en ce Vendredi-Saint « ce lieu … ces sépulcres offerts au Soleil … ces femmes ravinées (aux) mains tendues… vers les mains fermées des enfants en allés vers les pays de l’or et du travail facile ». L’auteur y conclue alors qu’aujourd’hui, son prochain cap est une autre colline d’un pays encore jamais vu par des humains, et dont les branches des arbres sont aussi longues que le regard de mère. Vous remarquez que l’image d’une maman, qui nous rappelle la citation introductive du poème, n’était pas si loin dans ce récit, y compris dans l’épilogue. Quelle forte métaphore!
Concernant la traduction en général, de prime abord, il est ardu de faire passer un texte d’une langue à une autre sans tenir compte des métriques, des structures et des registres propres à chaque littérature, et surtout en ignorant le contexte d’écriture et l’état intellectuel de son auteur. Donc créer une version, ici choisie rimée, dans la langue cible la plus probablement fidèle au texte en langue source et vous présenter une autre traduction a impliqué le concours de ces quelques procédés de traduction :
Loin de calques structuraux, le poème source en vers libres passe par l’adaptation, résultant du séquencement du texte source en unités « pseudo-strophes » et l’agencement entre les vers dans les deux langues. À l’exemple de « Est-ce vous, …, me fera signe ? », les 3 vers libres sont traduits par 4 vers rimés, et « Aujourd’hui, aujourd’hui, abandonne … pays de l’or et du travail facile », 8 vers traduits en 7.
L’équivalence, comme second procédé, apporte surtout une transposition sémantique et culturelle, sinon la traduction littérale manquerait de liant. Lequel procédé illustre clairement la distance d’ordre descriptif du « Celle qui fut livrée à une sombre haine » et le texte traduit « Tinna yeččan timerẓuga », et aussi l’expression du temps dans ces vers : « À l’heure où l’épervier, / Autour des gouffres bleus » et « Am usiwan itezzin / Iɣewwes ɣef wanu zegzaw ». D’ailleurs, l’absence d’un matériau ou d’un concept dans la langue cible a toujours recours à ce procédé, comme dans « Âmes, ô âmes des morts !/ Sous le schiste trié » est rendu par « Ay at laxeṛt, ddu tmedlin / Ddu wakal yefren ».
Et aussi la modulation qui affirme un point de vue différent du texte source, comme pour le modifier sciemment. Comparons alors sur ce point ces expressions « Le désespoir dormait. / Et le ciel inclément sur ces masses perdues à jamais »  et « Layas deg-s idel yessa./ Tawenza n yigenni d tuzut ».
Enfin j’aimerais apporte une difficulté supplémentaire en lien avec la typographie et la ponctuation qui constituent les outils universelles de compréhension intelligente d’un écrit. Elles seules permettent de mieux cerner les idées développées pour mieux les rendre, même si certains poètes ne leur prêtent pas plus d’attention. De part leurs fonctions, elles apportent une précision sémantique des propos pour mieux les interpréter puis traduire.

Je vous laisse apprécier cette traduction, le texte source suivra.

Ad akem-ǧǧeɣ, a tamurt. 

« Zdi lqedd-ik

Akken, a mmi, ad fell-ak cfuɣ. »
Bɣiɣ ad rzuɣ ɣer wid-iw,

            Ad iyi-sselfen s yifassen,
Ad d-qqimen d idis-iw,
Deg wat tatut ifergen.

Bɣiɣ ad rzuɣ ɣer walag-nneɣ
Ad ččeɣ ad sweɣ.
Ddaw yifurkan n tzemmurt
Ddaw tumlilt i isbeɣen tamurt.
Layas deg-s idel yessa.
Tawenza n yigenni d tuzut,
Trewwi, tecbeḥ lmut,
Yessaɣay deg-s azegza.

Tafsut amzun tesferfir
Deg ujeǧǧig n lxux.
Ula d iɣeẓran s zzhir,
D iregrugen n zzux.

Bɣiɣ ad n-afeɣ atmaten-iw

            Deg wakal i izedɣen ul-iw.
Ay at laxeṛt, ddu tmedlin,
Ddu wakal yefren,
Ay ttrunt tatut tzemmrin
Ɣef tatut n yeɣsan-nwen.
Ɣas s zzit n usammer, werǧin
Terri taksumt i yifadden.
Wissen ma tufgem di tegnaw,
Am usiwan itezzin,
Iɣewwes ɣef wanu zegzaw
Di tsusmi s tafriwin?
Wissen ma d kenwi, ay imnejlan,
I icerrgen tabbeɣt n yetran,
Yiwwas deg yigenni aberkan,
D itri-w ara d-yesseɣlen ?
D acu kan amkan-inu,
D mmit-wen, terra-t terra-ken tmara:
D ameḥbus n yiɣes yeftutes.
D acu kan, amkan-inu,
D mmit-wen yettel meṛṛa,
Anwa amḍiq ideg ires?
A wi yufan ad gneɣ ger talsa yuman,

Tinna yeččan timerẓuga.
Cwi kan yella d Imsellek deg Yizemmran,
Am yizemmran i nesɛa.
Ass-agi d ass-a, ǧǧiɣ tamkant-a
I ɣilleɣ ad serseɣ deg-s iḍarren.
Ǧǧiɣ iẓekwan-agi, iṭij yezza,
Ǧǧiɣ sut teglimt tekrez, ẓẓlent ifassen,
Mačči akken d aɛenni ɣer tegna,
Ɣer tummaẓ n tarwa ara iṛuḥen
Ɣer tmura n wureɣ d liser.
Ass-agi, ffleɣ ɣer tewrirt nniḍen,
D tamurt i werǧin ẓrint wallen,
Ddaw ttejṛa s yifurkan nnejbaden
Annect n tmuɣli n tayemmatt…

Tasuqilt ɣer teqbaylit 2025-11-23
Nnaṣeṛ Uqemmum

Texte source: 

Adieu au pays natal

Dresse-toi devant moi, mon fils, pour que je me souvienne de ta taille
Je veux aller trouver ma famille
Un cercle de mains caressantes,
De douces mains humaines
Où l’oubli soit enclos.

  Je veux aller trouver ma vraie famille humaine

    Sous les branches bombées de l’olivier bruni
Et les pentes à nu de ces collines bleues
Le désespoir dormait.
Et le ciel inclément sur ces masses perdues à jamais
Dans la mort impalpable et splendide,
Versait sa fraîcheur bleue

La vie légère s’envolait des fleurs violettes des pêchers

Et dans le fond des ravins bleus
Chantait l’eau de la Miséricorde
Je veux trouver les anges de mes frères,
Dans le pays muet que renferme mon cœur.
Âmes, ô âmes des morts !
Sous le schiste trié
Les olives pleuraient sur vos os oubliés,
Mais l’huile ensoleillée ne pourra plus jamais,
Pourtant, jamais,
Redonner la jeunesse à vos membres séchés.
Coulez-vous dans le ciel,
A l’heure où l’épervier,
Autour des gouffres bleus
Enroule son vol silencieux ?

Est-ce vous, ô voyageuses de l’éternelle angoisse,
Qui traversez la foule des étoiles innombrables,
Dans le ciel noir où mon étoile, un jour, me fera signe ?

Mais, ma place,
Celle de votre enfant, malgré vous, malgré lui
Prisonnier de ces os rendus au schiste sec,
Mais, ma place,
Celle de votre fils aux membres ligotés
Où, où est-elle ?

Je voudrais reposer dans ma famille humaine,
Celle qui fut livrée à une sombre haine,
Mais qu’un Dieu délivra sur un Mont d’Oliviers
Pareils aux troncs noueux des arbres de chez nous.
Aujourd’hui, aujourd’hui, abandonne ce lieu
Où j’ai cru si longtemps que mes pieds poseraient
Pour jamais,
Ces sépulcres offerts au Soleil dévorant,
Ces femmes ravinées dont les mains sont tendues
Non vers ce ciel trop pur,
Mais vers les mains fermées des enfants en allés
Vers les pays de l’or et du travail facile.
J’appareille aujourd’hui vers une autre colline,
Un pays jamais vu par des regards humains,
Sous un arbre aux bras longs comme un regard de mère…
Vendredi-Saint 1932.