— … Je ne dis pas ça pour rabaisser ta beauté.
Ounissa se retourna vivement et lui dit :
— Pourquoi alors ?
— Pour que tu en profites ! Au maximum ! Sache que chaque minute qui passe te rapproche de l’échéance fatale ; et chaque minute demande à être vécue, en entier ! Plus tu vis les instants, plus tu repousses cette maudite échéance. Ne laisse passer aucune occasion. Suis la pente de tes désirs et éclate-toi ! Tout désir vécu augmentera la vie en toi et tout désir refoulé empoisonnera ton âme et ton corps. Les remords naissent des occasions ratées ; ce sont leurs fantômes qui reviennent nous hanter et nous pourrir la vie. Quelle différence, penses-tu, y a-t-il entre les bons vivants et les déprimés, les insomniaques, les aigris, les racornis, les barbus, les constipés, les ringards,… ? Les premiers vivent, les autres chialent. (p. 24)
Tangalt : Le 1 février passé, près de deux heures d’échange autour de ton dernier roman Sur la touche sous la bienveillance de Mme Marie-Yanick Dutelly de Mosaïque interculturelle, quel est ton sentiment ?
Amar Ait Ameur : Franchement, c’était du pur bonheur pour moi. Je trouve que le public était merveilleux, intéressé et les échanges fructueux. Je ne remercierai jamais assez celles et ceux qui sont venus. Et puis, Marie-Yanick Dutelly était magistrale ! Après ce genre de rencontres, plusieurs questions et remarques des lecteurs continuent de m’interpeller et en essayant de leur trouver des réponses, je comprends davantage ce que j’écris. Les lecteurs m’éclairent beaucoup sur mes œuvres. J’aime toujours la métaphore que Michel Tournier a filée dans son ouvrage Le vol du vampire, un recueil de notes de lectures où il compare le roman à un vampire. Quand il rencontre un lecteur, il pénètre son imagination et laisse des traces dans son esprit ; à son tour, le lecteur le nourrit par ses émotions, son imagination et toute son expérience personnelle. Je la trouve belle et juste.
Tu as déjà publié Celle qui dit non (2018) et La plumaison (2020), dont la toile de fond est la décennie noire en Algérie, encore fraîche dans les esprits de nos concitoyens, et aussi L’âme à l’étroit (2022) qui décrit un exil de déchirement et d’adaptation. Tu es à ton quatrième roman, comment abordes-tu l’écriture ? un café, un retrait, coupé des médias, … ou peut-être lors d’un voyage.
L’écriture est d’abord pour moi une passion, née d’une autre passion : la lecture. Je m’adonne à cette passion à chaque fois que le temps et les conditions me le permettent. Pour écrire, j’ai besoin de calme et de concentration. Il faut bien sûr avoir au préalable, une idée de ce que je vais écrire. Après, c’est aussi une affaire d’inspiration. Quand l’inspiration est là, j’écris avec bonheur, quand elle est absente, on n’y peut rien.
Et comment la gères-tu, cette absence d’inspiration ?
Quand l’inspiration n’est pas là, on ne peut pas vraiment la forcer. Personnellement, soit je m’arrête et je change d’activité pour revenir une autre fois au texte, soit je me relis en espérant son retour…
Ton dernier roman, traite-t-il d’un retrait volontaire, d’un blocage comportemental ou d’une mauvaise compréhension de la société, donc des tabous ? Qu’est-ce qui a amené Amar Ait Ameur à écrire sur un tel thème ?
Le personnage principal de Sur la touche s’est retiré volontairement du jeu social, même si au début il y fut en quelque sorte contraint par l’immense déception qu’il avait vécue. Par la suite, ce retrait lui plut et il y resta toute sa vie, et il y trouva même son bonheur. En quelque sorte, il avait atteint un stade où le regard et le jugement des autres ne comptaient pas vraiment pour lui. Donc un degré de sérénité que l’on peut qualifier d’enviable dans la mesure où il vivait dans une sérénité permanente. Rien, au départ, ne prédisposait ce personnage à ce retrait. Mais sa destinée en fut ainsi. Pour son entourage ou même pour le lecteur, ce retrait pourrait être interprété comme un échec, mais lui, il ne le voyait pas comme ça. Pour lui, c’était plutôt un choix assumé et il en était très content, comme s’il avait trouvé la pierre philosophale qui lui procurait le bonheur permanent, un bonheur simple et sans flonflons, mais réel.
Tu as choisi un narrateur intradiégétique, sachant que ce choix limiterait au narrateur intrinsèque la capacité à lire les subjectivités des autres personnages…
Oui, c’est un choix esthétique (qui au fond en vaut un autre) ; mais dans ce cas d’espèce, le personnage raconte plutôt sa vie et son histoire personnelle, donc la subjectivité des autres personnages n’avait pas tant d’importance que cela pour lui. Par contre, le lecteur peut deviner, d’après leurs comportements et paroles, leur subjectivité. Par exemple, il n’y avait pas besoin de faire un dessin pour que le lecteur comprenne que la fille que ce personnage convoitait ne le calculait pas, même si lui continuait de rêver à elle presque de façon obsessionnelle.
Le narrateur du récit est anonyme (resté « je » tout au long du roman), quel est le but d’un tel choix : de taire son nom mais tu as dévoilé son récit ?
Ce personnage cultive le retrait et le détachement. L’absence de nom fait partie de cette stratégie d’effacement et d’anonymat. Il n’a pas envie de dire son nom (c’est sans importance, en tout cas !). L’histoire qu’il raconte pourrait avoir été vécue par n’importe qui. Et comme tout au long du roman, il parlait à des jeunes qui le connaissaient, le besoin de dire son nom ne fut ressenti à aucun moment du récit. Un auteur invente des personnages et parfois ceux-ci s’imposent dans le récit, orientent eux-mêmes l’histoire d’une façon qui surprend même l’auteur. Ce personnage ne m’avait pas dit son nom, donc je ne l’ai pas noté (rire).
Dans les premiers chapitres du roman Sur la touche, j’ai constaté une certaine lenteur dans le rythme narratif. Est-ce une impression ou une vérité ?
Je ne saurais le dire ! Il y a une mise en abyme dans ce roman et il me semble que l’histoire enchâssée commence dès les premières pages. Si cela donne l’impression de la lenteur au début et du changement de rythme après, cela est indépendant de ma volonté. En tout cas, je ne l’ai pas remarqué.
Le personnage principal nous affirme sans suspens sa vie de perdant (en page 10) : « Je me dérobe, nie, m’enferme encore, puis me disant que de toute façon je n’ai plus rien à perdre et que les journées étant longues, je me redresse et me lance : oui, j’ai eu une vie, moi aussi ! Une vie de perdant, mais qui ne mérite pas moins d’être racontée… ». Un commentaire ?
Ce personnage a hésité longtemps avant de se lancer dans la narration de son histoire. Cela peut s’expliquer par plusieurs raisons. Il n’est pas toujours facile de se raconter, même quand on a eu une vie ordinaire qui ressemble à celle de tout le monde. C’est encore plus difficile quand cette vie est très différente, on peut même dire atypique. Et quand on a eu une vie différente à cause d’une profonde blessure, on n’a pas nécessairement envie de remuer le couteau dans la plaie. Par ailleurs, le tempérament du personnage, discret, réservé et rêveur dans son coin est aussi une des raisons de cette hésitation. Ce tempérament est peut-être à l’origine de tout son renoncement. Voilà certaines remarques qui pourraient expliquer pourquoi ce personnage hésitait à se raconter, même sous la pression amicale de son entourage.
Le personnage de Zahya est de loin une bonne moraliste. Surtout quand on lit ce chapelet de qualificatifs : « … l’amour est la pire des fumisteries. Donc on ne refait plus la même bêtise … » et elle continue dans cette lancée « Oui, aimer la vie et ses plaisirs, mais pas un être humain. Quelle horreur ! … L’amour est une expérience atroce. Même dans ses meilleurs moments. » (en page 27). C’est un réquisitoire corsé, dirais-je ?
Zahya joue le rôle de mentor pour la jeune fille, Ounissa, dont le personnage principal était amoureux. Zahya aussi est un personnage haut en couleur. Une femme intelligente, libre, déterminée… Elle avait tiré des leçons de son expérience et depuis elle agissait en conséquence, avec froideur et cynisme. Malgré tous les interdits et tabous, elle avait su comment mener sa vie comme elle l’entendait. Et cette attitude envers la vie vous donne un personnage intéressant et impressionnant, qui ne laisse pas en tout cas indifférent. Un personnage épicurien, cultivé, qui aime les fleurs, la lecture et qui tient des propos cyniques. Probablement qu’elle avait des amants aussi, ce qui est fortement suggéré dans le roman. Une femme pas ordinaire, en tout cas. Donc Ounissa, une fille pas ordinaire, avait eu un guide spirituel pas ordinaire non plus…
En page 108-109, le personnage principal avoue ceci : « Jusque-là, je vivais mon chagrin de façon rassurante, comme si j’avais tout le temps devant moi et comme si j’étais convaincu qu’un jour ou l’autre moi et Ounissa finirions par nous découvrir. Je vivais dans la tristesse, au ralenti ; et ce rythme ou cette attitude envers le temps avait quelque chose de délicieux. Rien ne pressait et ma souffrance aurait une fin semblait être ma philosophie existentielle. … Je me sentais si seul, comme un être abandonné sur une île déserte. … Dans les faits, j’appartiens à une assez grande famille ; pour les autres, nous sommes tous frères. Génétiquement, oui ; mais mes cousins m’étaient aussi éloignés que ne l’étaient des personnes jamais vues. Si bien que cette illusion d’appartenance commune n’avait aucune incidence dans les faits : je ne pouvais compter que sur moi-même, et ce, dans n’importe quelle circonstance, surtout celles qui tiennent au cœur. Je n’avais pas d’ami intime, non plus. Des camarades d’études, certes, mais nos rapports n’allaient pas au-delà du respect distant. » Peut-on y voir l’expression d’un phénomène social, une sorte d’alerte face aux solitudes (voire volontaires, quelques fois) ou une forme de résistance dans une société traversée par des turbulences permanentes ?
Dans la première partie de cet extrait, le personnage parlait d’une tristesse facile à supporter, car elle contenait en elle-même de l’espoir, elle permettait le rêve et donc elle était supportable. Dans la deuxième partie, s’ajoutait à cette tristesse le sentiment d’urgence : il devait agir vite, mais ne savait pas quoi faire, ni à qui s’adresser. D’où ce sentiment de solitude absolue…C’est la solitude que l’on éprouve devant toute profonde souffrance : on est seul face à sa douleur, semble être le sens de ce passage.
En quatrième de couverture, ton éditeur a choisi cette citation dans le roman « Je ne savais pas que l’on pouvait aimer la vie de cette façon : gratuitement et pour elle-même. Tout le monde s’accroche à la vie, certes ; plutôt par lâcheté que par amour de la vie : on n’aime pas la vie, on a peur de mourir. Aujourd’hui, moi, je veux vivre pour sentir, pour voir, pour marcher, pour… la vie ; et c’est doux, c’est intense et tellement sensationnel. » Sans dévoiler tout le roman, comment expliquer ce changement d’attitude du personnage principal ?
Ce passage a été judicieusement choisi, car il est central dans l’économie narrative du roman et dans la compréhension du personnage principal. Une fenêtre de bonheur s’était ouverte devant lui et il a laissé transparaître sa soif de vivre et sa profonde disposition au bonheur ainsi que son ouverture à la vie. D’ailleurs, malgré tout ce que l’on pourrait penser de l’histoire de ce personnage, il n’est pas très mécontent de sa vie. Il le dit à la fin de l’histoire : « Tous les échecs, toutes les déceptions, toutes les humiliations et toutes les moqueries du monde ne m’empêchent pas de savourer une tasse de café corsé au soleil. » Peut-être que ce personnage nous invite à repenser le sens que nous accordons unanimement à la réussite…
Quelle est la part du vécu (pas forcément personnel) versus une fiction dans ce récit ?
L’histoire est purement fictive et tous les personnages sont inventés. Le lecteur peut très facilement reconnaître certaines scènes, certaines attitudes, paroles ou comportements propres à la société kabyle. Quant aux sentiments des personnages, chacun incarne une facette ou des facettes que n’importe qui peut ressentir au fond de lui-même ou, du moins, comprendre.
Quels sont les auteurs sources de tes inspirations ?
La bibliothèque ! J’aime lire tous les auteurs et sur tous les sujets. C’est toujours pour moi un bonheur de découvrir un nouvel auteur méconnu jusque-là. C’est comme se faire un nouvel ami, fidèle, tout le temps disponible et qui vous fait entrevoir de nouveaux horizons, demeurés jusque-là inconnus malgré leur proximité.
Je te laisse le dernier mot dans cette interview. En partie, que doivent tes lecteurs et tes lectrices retenir du roman Sur la touche, après une lecture posée bien sûr ?
Merci beaucoup de m’avoir donné la parole et surtout merci à l’équipe de Tangalt pour tout ce que vous faites pour notre culture. Aux lectrices et les lecteurs de Sur la touche : J’espère que cette histoire trouvera des résonances en vous, que vous passerez un agréable moment avec ce roman et qu’il vous donnera le goût d’en lire d’autres. Tanemmirt !
Nnaser Uqemmum