« En rédigeant mon mémoire de maitrise sur sa sœur Taos en 2022, j’ai découvert Jean en puissance, sa pensée profonde sur la « décolonialité » et son engagement indéfectible en faveur de la kabylité et de l’autodétermination de l’Algérie qu’il voulait plurielle, multiple à tous points de vue. » – Aomar Aït Aïder

Sous la menace du COVID-19 et les risques de contagion, la résolution de ne plus arpenter les allées du boisé limitrophe, le confinement imposé et l’obligation de rester cloîtré ne sont jamais favorables aux individus habituellement actifs et aventuriers du plein air. Cependant, replonger dans ses anciennes lectures n’est guère motivé par un quelconque engouement pour la lecture. Reste alors à griffonner un tant soit peu, mais quoi écrire ?
Contraint par ce confinement, partagé entre la lecture et la prise de notes, Aomar Aït Aïder s’est résolu, s’est-il confessé dans le prologue des Palimpsestes (à la page XII) : « C’est décidé, je vais m’atteler à produire un livre. J’ignore encore sur qui il va porter ». Il est bien connu des écrivains que cet exercice est en revanche tributaire d’une préparation, d’une maturation des idées, d’un ordre et d’une discipline, d’accroches, de contextes, de… et de… sachant que le syndrome de la page blanche, autant que les esprits volages et les distractions, empêcherait de sonder l’hémisphère logique et raisonnable. Mais à la page XV, il a enfin trouvé une piste de démarrage : « La vieillesse et la crainte de souffrir en attendant la mort… ou tout simplement faire une introspection, se raconter pour apprendre à se connaître, à cerner son identité propre, comme nous a appris à le faire notre ancêtre Augustin dans ses confessions. J’ai tant de choses à dire… »

Aït Aïder s’est néanmoins prêté à un jeu en attendant sa muse : faire confiance à son sens d’observation et être à l’écoute de son entourage. Une attente active où il prête attention à tout. Une idée jaillirait sûrement de quelque part… Comme l’avait écrit, ou presque, Kateb Yacine : « tout est signe à qui voudrait y lire… », quoi de mieux que d’ouvrir son espace-vie aux visiteurs, fortuits peut-être, mais pas des moindres. Cela constitue un genre de rencontres sans sommation, voire une intrusion chez les Aït Aïder. Des voix de personnes confiantes s’y invitent et voilà que se déroulent alors le film de leurs « Écoutez, j’ai quelque chose à vous dire… ». Comment se fait-il qu’aucun invité ne se demande « qui est cet hôte chez qui nous arrivons ? »…
L’ensemble du texte est un essai sur le fond de l’exercice « écrire », truffé de rappels d’événements, de coïncidences littéraires et de citations qui facilitent la contextualisation via la re-«visitation » de ses souvenirs et de ses anciennes lectures (notamment Mammeri, La colline oubliée et Camus, La peste). Dans cet ouvrage, l’auteur a choisi la structure conversationnelle : des dialogues imaginaires et des réflexions, où Aït Aïder se taille lui-même le rôle d’hôte-narrateur « intradiégétique ».
Sans plus tarder, nous présenterons quelques points apportés dans les chapitres les plus marquants. Et nous laisserons le lecteur survoler le reste de l’ouvrage et s’y faire guider. Cet article sera ensuite suivi d’une entrevue que M. Aït Aïder a accordée à Tangalt.
Dans le chapitre « Fadhma Aït Mansour Amrouche », à la page 29, l’auteur aperçoit « une tige (qui) perce la couche de glace dans le jardin, elle pousse vigoureusement vers le ciel… arrivée au niveau de la fenêtre, elle s’arrête ; le bouton qu’elle porte à son extrémité s’ouvre doucement, laissant apparaître une magnifique marguerite au cœur jaune cerné de pétales blancs ». Le lecteur découvrira le riche dialogue entre l’auteur et une marguerite parcourant grosso modo le roman Histoire de ma vie, depuis l’enfance jusqu’à la rencontre de Belkacem Amrouche à l’hôpital Ste-Eugénie de Ouaghezene (Ain El-Hammam). L’auteur poursuit : « Ébahi par les sons qu’elle laissait échapper, j’ouvre la bouche, stupéfait. Une fleur qui parle ! en kabyle de surcroît… ».
À une question sur le passage de Fadhma Aït Mansour dans cet hôpital, ladite Marguerite a rappelé, entre autres, son sentiment envers la foi chrétienne : « on avait traduit des prières en kabyle : l’Ave Maria, le Pater, le Credo et les sœurs s’escrimaient à faire entrer ces phrases dans nos têtes rebelles. Il me semble que je n’ai jamais été vraiment convaincue pour ce qui est de la religion. Mais je crois fermement en Dieu ».
L’auteur a exprimé sa frustration, dès le début du chapitre (page 43), à l’idée que Jean El-Mouhoub Amrouche est méconnu au Québec, lui disait-on. Pour autant que je sache, il n’est pas écrit que la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) est dépositaire de toutes les œuvres produites en français, au Québec et ailleurs. Même sans être auteur de romans et n’ayant pas besoin de se faire traduire, il figure parmi les intellectuels qui ont marqué le milieu du XXᵉ siècle en France et dans ses colonies nord-africaines. Il avait pris part aux débats les plus chauds avec des personnalités de la société française de cette période. Quant à ses œuvres inachevées, ses esquisses et ses notes, tous les auteurs les ont toujours entassés dans des tiroirs et des boîtes à chaussures, à moins que la faucheuse ne les ait surpris sans crier gare… dont son roman La mort d’Akli. Est-ce une œuvre prémonitoire, puisque Jean El-Mouhoub Amrouche n’a pas pu l’entamer à temps ?
Dans son bureau, en regardant dehors par une fenêtre, Aït Aïder a écrit, à la page 44, qu’« un jour, au milieu de mes rêveries, une masse aux contours flous, lumineuse… un ange auréolé d’un halo de lumière qui progresse à tire-d’aile. Arrivé devant ma fenêtre, au moment où ses traits allaient nettement se donner à voir, la masse se dissipe, laissant s’échapper ces mots : « Je suis une Étoile secrète » ». Cette voix continuait à résonner en écho dans ses oreilles. « Une voix d’homme… invisible », conclut-il. Il s’est rappelé alors le titre similaire de Jean El-Mouhoub…
Entre étonnement et curiosité, Aït Aïder se cherchait cependant une ancre verbale pour converser avec la voix, un sujet pour l’accrocher… et il eut alors l’idée de parler du journal intime. Et un échange apocryphe de questions-réponses s’est installé, frôlant le monologue du visiteur. En résumé, les propos tournaient autour des souvenirs et des confidences : l’envie d’écrire le roman d’Akli, les notes sur la relation FLN – De Gaulle, sa famille, ses relations… L’idée principale est de demander à Jean El-Mouhoub de commenter son propre journal et l’actualité politique et intellectuelle de son temps.
Dans le chapitre consacré à Marie-Louise Taos Amrouche, l’auteur raconte qu’un brouhaha a attiré son attention : un roulement de tambour et un tintement de bracelets ont accompagné une voix féminine, et une dame vêtue d’un burnous blanc. Tout au long d’une quinzaine de pages, il a préféré mettre la lumière sur quelques points précis de la vie de Taos, dont l’accompagnement de Jean El-Mouhoub, malade, dans son dernier printemps.
À titre d’information, j’invite le lecteur à lire l’œuvre du même auteur consacrée à Taos et Jean-El Mouhoub Amrouche : L’identité en question (2022).
Aït Aïder nous a présenté, à la fin de l’ouvrage, d’autres escales de la pensée nord-africaine, dont Apulée de Madaure et Saint Augustin. Il a d’abord entendu un âne braire dans sa cour… « … L’âne est là, les yeux levés vers moi comme s’il voulait me demander quelque chose. … Il secoue sa tête en tournant de chaque côté. Subitement, il s’arrête, le regard fixé sur une belle rose qui venait d’éclore. L’âne rapproche d’elle son museau en ouvrant grandes ses narines. À peine l’eut-il humée qu’il se mit à frétiller. Soudain, ses mâchoires s’ouvrent, et la rose se retrouve engloutie. Avec application, l’âne se met à la mâcher. S’ensuit un spectacle fantastique : l’âne se mit à muer et commença à se métamorphoser en être humain. », Apulée réapparut. En lien avec son propre procès et les stratagèmes pour faire et défaire les relations amoureuses, Apulée a affirmé qu’« il y a une certaine continuité de l’antiquité à l’ère moderne… malgré la parenthèse du christianisme et de l’islam. »
Plus loin dans le texte, sur le chemin de s’éclipser, Apulée reprit sa forme initiale avant de croiser Saint Augustin. Ce dernier ne le reconnut pas. Aït Aïder précisa alors à Saint Augustin qui était l’âne. Et il obtint de Saint Augustin cette remarque un peu biaisée : « Comme d’habitude, il (Apulée) a fait l’âne pour écouter sans être reconnu. Oui, il a raison ! » et il poursuivit en affirmant que « Certes, le Berbère a tout le temps été colonisé, mais son esprit ne l’est pas ».
Peut-être par ces deux penseurs voudrait-il montrer au lecteur le continuum universel, commun à l’humanité, ou démontrer une progression cumulative de la pensée nord-africaine à laquelle nos penseurs avaient pris et prennent toujours part ? Découvrons-les.

Nnaser Uqemmum

La semaine prochaine : Partie 2 : Entretien avec notre auteur Aomar Ait-Aider réalisé pas Nnaser Uqemmum à Montréal (Canada).