Le Laboratoire d’Aménagement et d’Enseignement de la Langue Amazighe (LAELA) de l’Université Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou et le CRLCA de Béjaïa ont organisé, les 23 et 24 septembre derniers, à l’Université Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou, une rencontre universitaire consacrée à la visibilité de la littérature amazighe. Quatorze communications y ont été présentées, toutes fondées sur une méthode encore nouvelle dans ce domaine : la socio-bibliométrie.
Une méthode nouvelle pour une littérature longtemps tenue à l’écart
La question au centre de cette rencontre est simple : comment une littérature longtemps tenue à l’écart accède-t-elle à un statut littéraire important, et comment s’y maintient-elle ? Les communicants rappellent que la visibilité ne tient pas seulement à la qualité esthétique des œuvres. Elle dépend aussi du statut de la langue, des moyens alloués et du nombre de textes publiés. Le cas kabyle, longtemps décrit en termes d’invisibilité et de clandestinité, illustre une dynamique nouvelle, depuis l’officialisation de tamazight.
Cette rencontre s’appuie sur la socio-bibliométrie, une discipline qui croise les chiffres (volumes de publications, statistiques, cartographies) et les récits (discours critiques, trajectoires d’auteurs). Les interventions se répartissent en cinq ateliers, chacun consacré à un aspect du sujet : l’histoire littéraire, l’émergence des genres, le rôle des acteurs et des réseaux, la réception en librairie, la critique universitaire et la présence de la poésie sur les plateformes numériques.
Ces deux journées, riches en informations, ont été rendues possibles grâce au comité scientifique, composé de Mohand Akli Salhi, Salim Ayad, Salah Bayou, Hakima Bellal, Ramdane Boukherrouf, Ali Chouimet, Farida Hacid, Hakim Hamzaoui, Azeddine Kinzi, Saïda Mohand Saidi, Karim Ouaras, Nabila Sadi et Karim Salhi, et au comité d’organisation, composé de Samir Akli, Amirouche Amatoui, Thanina Demiche, Kahina Flici, Dehbia Habi, Malika Hocine, Wahid Lamri, Ghania Mouzarine, Ouiza Tikobaini et Tassadit Yahiaoui.
Sous la coprésidence de Nabila Sadi et Hakima Bellal, cette rencontre est le fruit d’une collaboration entre plusieurs institutions, entre autres le LAELA et la Faculté des lettres et langues de l’Université Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou, le CRLCA de Béjaïa, les universités de Batna, Bouira et Oran 2, ainsi que l’Institut national de la presse et des sciences de l’information.
Un vide de chiffres à combler
Deux camps s’opposent : ceux qui affirment que la production littéraire kabyle est presque inexistante et ceux qui disent qu’elle est abondante. Entre les deux, personne ne disposait jusqu’ici de chiffres pour trancher. C’est ce vide que les journées d’étude « Visibilité littéraire et champs émergents. Approche socio-bibliométrique de la littérature amazighe » (Takada taseklant d usbeddi n yinurar imaynuten) ont entrepris de combler.
L’argumentaire des journées partait d’une idée simple : une œuvre ne s’impose pas par sa seule qualité. Sa visibilité dépend, selon les organisateurs, du « statut institutionnel de cette littérature et de la langue qui la véhicule », des moyens qui lui sont accordés et du nombre de textes publiés. Elle monte, se stabilise, recule parfois. Elle est, écrivent-ils, « une donnée historique en perpétuel mouvement ».
Pendant des décennies, la critique a parlé de la littérature kabyle en termes d’« invisibilité et de clandestinité ». Le paysage a changé : le tamazight est devenu langue officielle, et le nombre de livres, d’auteurs et d’éditeurs augmente d’année en année. Le cas kabyle, estiment les organisateurs, est « remarquablement exemplaire ».
Mesurer sans perdre le contexte
Lors de la première séance, Saïda Mohand Saidi revient sur ce dilemme et défend la thèse selon laquelle la littérature kabyle reste mal connue non pas faute d’écrivains, mais faute d’outils pour mesurer leur production. Elle explique ce retard par une langue tardivement reconnue, des éditeurs aux moyens limités, l’autoédition et des livres peu diffusés hors de leur région, et plaide pour un outil bibliométrique informatisé.
Selon le Pr Mohand Akli Salhi, la littérature kabyle est prise entre deux réalités délicates : elle se transforme, de ses genres à ses salons du livre et à l’oralité diffusée par les médias, mais son manque de visibilité nourrit un discours pessimiste sur sa vitalité. Pour sortir de cette impasse, il voit dans la socio-bibliométrie une « quantification circonstanciée », qui fait parler les chiffres sans les couper de leur contexte.
Nabila Sadi souligne, pour sa part, que cette littérature naissante mène une « double lutte » : s’organiser de l’intérieur et gagner sa place face aux littératures déjà installées. L’étudier à partir de quelques œuvres choisies ne donne donc qu’une image partielle. En revanche, le croisement de la bibliométrie et de la sociologie des champs offre un regard qu’elle qualifie de « tomographique » (comme un scanner) : le volume des publications, les circuits des œuvres, les spécialités des éditeurs, le poids des revues, des prix et des salons apparaissent alors sous un jour plus net.
Une histoire littéraire, et le rôle de la traduction
À la question frontale : « Avons-nous une histoire littéraire kabyle ? », Hakima Bellal passe en revue les tentatives de Mammeri, Chaker, Redjala et Nacib, puis retrace les grandes étapes, de la collecte à l’époque coloniale jusqu’au passage à l’écrit. Pour elle, cette histoire ne se réduit ni à la chronique des collectes ni à une suite de livres : il faut relier l’oral et l’écrit, situer les textes fondateurs et repérer les ruptures. Elle cherche aussi ce que d’autres littératures minoritaires peuvent apprendre au cas kabyle.
Avec Salim Ayad, de l’Université de Béjaïa, la traduction est mise au centre du débat. Il distingue deux familles de traducteurs : ceux qui collent au texte d’origine et ceux qui l’adaptent à leurs lecteurs. Citant Chemakh (2005), il rappelle que la traduction a fait naître en kabyle le roman, la nouvelle, le théâtre moderne et la poésie contemporaine. Elle a aussi enrichi la langue : une langue qui accueille les grands textes du monde cesse d’être perçue comme purement locale. Il appelle à recenser l’ensemble des œuvres traduites et s’intéresse à leurs lecteurs, jusque sur les réseaux sociaux.
Les Aurès : une première carte de la production
Youcef Messouaf, du CRLCA, déplace le regard vers les Aurès. Il rappelle les collectes de Gustave Mercier, Les Chaouia de l’Aurès (1896) et Cinq textes berbères en dialecte chaouia (1900), rééditées en 2002 par Mena Lafkioui et Daniela Merolla. Un long silence suit l’indépendance, rompu dans les années 1990 et 2000 par les recueils de contes et de proverbes de Mohand Salah Ounaissi. Depuis les années 2010, des auteurs autodidactes et des diplômés en tamazight publient romans, contes, nouvelles et traductions. Ils trouvent appui chez Anẓar à Biskra, Adlis n Bellezma à Batna, le HCA à Alger ou Icosium-Afulay à Souk Ahras. Aucun recensement universitaire n’existant, le chercheur dresse une première carte de cette production de 2000 à 2026 : par année, par auteur, par genre et par système d’écriture (latin, arabe ou tifinagh). Il la construit à partir des catalogues d’éditeurs, de publications Facebook et d’entretiens.
Réseaux, scène et archives
Ramdane Boukherrouf et Kahina Hireche étudient quarante-deux romans traduits en kabyle entre 1998 et 2025, à travers leurs préfaces et quatrièmes de couverture, pour reconstituer le réseau de traducteurs et d’éditeurs qui a imposé ce genre. Farida Hacid montre que la place d’Abdellah Mohia tient aussi à des choix de circulation, de la cassette à la scène puis à Internet, et non seulement à la qualité de ses pièces. Mustapha Boudjema clôture la journée en étudiant le Fichier de documentation berbère (1946-1975) : il en compte et classe les textes littéraires, puis s’interroge sur le statut de ceux qui fournissaient ces textes.
Librairies, contes pour enfants et TikTok
Dans les librairies de Tizi-Ouzou et de Béjaïa, les livres en kabyle ne sont pas toujours faciles à trouver. Nassima Terki et Ali Lahdir se sont penchés sur leur vente : ils ont parlé aux libraires, observé les étagères et relevé les titres. Les libraires mettent surtout en avant les livres en français et en arabe, qui se vendent mieux. Comme les auteurs n’ont pas de distributeur, ils déposent eux-mêmes leurs livres, et ceux-ci ne restent pas toujours en rayon.
Le conte écrit pour enfants a trouvé sa place grâce à l’école, à des collections spécialisées et aux réseaux sociaux. Ouiza Tikobaini et Mohand Akli Salhi l’ont étudié : ce genre existe depuis très longtemps à l’oral, mais il est encore jeune à l’écrit.
Sur TikTok, la poésie kabyle circule beaucoup. Liza Djelloudi a analysé 80 vidéos publiées entre 2023 et 2026 : le public ne se contente pas de regarder, il partage les poèmes et les fait vivre.
Ce que l’université étudie, et ce qu’elle laisse de côté
Dans les mémoires de master, la littérature écrite par des femmes est peu étudiée. Wahid Lamri a examiné 682 mémoires soutenus entre 2014 et 2025. Seuls 79 portent sur des livres écrits par des femmes, et plus de 39 % des romans de ces autrices n’ont jamais été étudiés. Il appelle cela l’« effet Matthieu » : on parle surtout de ceux qui sont déjà connus.
Enfin, l’œuvre d’Amar Mezdad a fait l’objet de plus de trente mémoires et thèses entre 2000 et 2025. Samir Akli se demande si cet intérêt tient au hasard ou si ce sont la société et les institutions qui décident de ce qu’on étudie.
Un chantier d’inventaires
Au terme de ces deux journées, un enseignement s’impose : la littérature amazighe ne manque pas de textes, elle manque d’inventaires. La visibilité, rappellent les intervenants, ne tombe pas du ciel. Elle se construit par la traduction, la scène, la préface, l’étagère du libraire et la critique. Le chantier ne fait que commencer.
Nacer Mouterfi