Dans notre lancée de traduction vers le kabyle, cet exercice nous apprend les décalages entre les langues, pour ne pas dire les limites, la culture et les compétences du traducteur, à rendre le plus fidèlement la portée littéraire du texte original ; de surcroît, si le temps et les plafonds de connaissances ne sont pas en adéquation. Toutes les traductions contemporaines de Sophocle, Térence ou saint Augustin, même d’ailleurs celles des auteurs du Moyen Âge au XIXe siècle, demandent des efforts considérables de recherche et de compréhension de tournures inexistantes actuellement. Car la langue est un fait socioculturel qui évolue simplement selon les besoins du temps et des générations. Les nuances des mots et phrases figées d’antan ont rarement gardé leurs usages originels. C’est le cas des vocables tiɣrit et tiyita en langue amazighe, qui semblent actuellement permutables, alors que le premier avait le sens de bâton, iɣri (tiɣrit, iɣran), le second est issu du verbe wwet/ewt.

Il en va de même pour tamḍelt/tanṭelt (nom d’action de mḍel/nṭel) et aẓekka (structure bâtie) ; et aussi l’expression figée zelleɣmani, peut-être composée de zelleɣ (emballer, couvrir, dissimuler, cacher,…) + mani (où, vers où) ; idem pour l’ensemble des toponymes et patronymes amazighs altérés ou bien dont on a perdu les significations en kabyle, comme Ticci, Wayettlid, Mareɣna, Tizibwa, « Sebaou »,… Il viendra alors le jour où l’on confondra aussi les noms de plantes non fréquentes et les noms des outils de métiers désuets. Animée, la langue réagit à tout ; chaque génération lui fait perdre des plumes et lui en fait pousser d’autres. Bref, ceci est un autre grand chapitre à étudier…

Revenons à la poésie

J’ai beaucoup apprécié le poème « تلك الديار », dont je traduis le titre par « Ces maisons-là… », attribué au poète palestinien Ibrahim Touqan (1905-1941), auteur de plusieurs chants patriotiques de son temps. La grâce de la diction d’un réfugié syrien en Turquie, qui a fui la zone sismique de Gaziantep et Kahramanmaraş en 2023, et le thème de l’exil ont eu raison d’attirer mon attention.
J’ai écrit ailleurs, dans la traduction du poème en vers libres « Adieu au pays natal » de Jean Lmouhoub Amrouche, qu’il est d’autant plus ardu de faire passer un texte d’une langue à une autre en tenant compte des métriques, des structures et des registres propres à chaque littérature, et en ignorant de surcroît le contexte d’écriture et l’état intellectuel de son auteur. Ne pas percevoir les nuances et les non-dits de l’auteur, « nous » versus « je » et l’omission sémantique et contextuelle volontaire, rend en quelque sorte la traduction caduque. Cependant, créer une version en langue kabyle, que j’ai choisie rimée, la plus fidèle possible au texte en langue source a impliqué le recours à quelques procédés de traduction, à lire plus bas.
D’abord, cette exclamation dans le titre annonce déjà le contexte d’exil, de nostalgie et une déchirure à la mesure des maisons d’enfance et des souvenirs qui y ont été accumulés. Il s’agit d’un énoncé tronqué, incomplet, qui apostrophe l’oreille et alerte la conscience pour se préparer à une suite.
En résumé, le prologue du poème, un distique (de quatre hémistiches), incluant le titre du poème, est un questionnement indirect. Composé de deux exclamations interrogatives, une interpellation de l’auditoire pour susciter une quelconque compassion. Le poète l’a fait suivre de trois distiques décrivant sa propre âme (verdoyante et aux souvenirs vifs…) puis l’âme de la maison (les coins en larmes, empreintes dans la cour et les fenêtres, l’hospitalité et l’honneur qui y régnaient…). Dans deux autres distiques, il y a fixé l’âme et le ressentiment des murs et des pierres vis-à-vis des personnes qui les ont quittés. Enfin, à mon sens, la subjectivité oblige, ce partage a laissé le 13e vers solitaire, le dernier, qui constitue un épilogue, une prière.
De par sa structure, ce poème en arabe classique, rimé et récité, composé de deux colonnes, nous offre 26 hémistiches (à voir sous la forme de 13 vers) et dont le vers initial est composé de deux hémistiches rimés annonciateurs de la rime « L » et de la métrique syllabique pour tout le poème.
Dans la traduction, chaque hémistiche est rendu par un vers dans un quatrain. Les formats des strophes rimées habituelles dans la poésie kabyle sont souvent des quatrains, sixains, voire neuvains. Pour ce faire, ce poème d’Ibrahim Touqan a subi un séquencement en distiques, des unités « pseudo-strophes ». À noter que dans chaque distique, le quatrième hémistiche marque la chute et la préparation au saut vers le distique suivant.

Les procédés de traduction
Les procédés directs se limitent surtout à la forme syntaxique dans les vers, commune ou presque dans les deux langues visées.

  • Les interrogations : amek… ? wissen… ?
  • Les interpellations : ay axxam, deg-k,
  • Les expressions subjectives, une forme de calque qui affirme l’idée construite par l’auteur traduit (ci-après une traduction littérale des textes sources en lien avec la traduction en kabyle) :

Almaten n wul (les prés dans l’âme),
Uɣen waktayen (de vifs souvenirs),
Aẓru iṛebba tasa (même les pierres compatissent),
Afurk… yeẓẓel iɣallen (la branche tend ses bras),
(afurk) yettmagar inebgi (la branche qui accueille les convives),
Ttrunt tɣemmar (les coins en sanglots).
Quant aux procédés d’altération de la syntaxe et de la sémantique :

La transposition grammaticale
Altère la syntaxe sans changer le sens de l’énoncé :
Aki, ur ttɣilli (Ô conscient, ne crois pas)
mi ɣ-ṭṭfen yineẓman (quand l’envie nous brûle, nous meurtrit).

La modulation
Celle-ci implique un changement de point de vue, une façon différente de représenter une idée développée dans le texte source :
Wissen tawaɣit (ablation de la référence à « nous »),
Almaten n wul werǧin kkawen (ablation du mot « rives »),
Tirkeḍt n wefrag ur tesfiḍ ara (n’est pas lavée par la pluie),
Ur ttɣilli leḥyud ur ddren (les murs sont de pierre).

L’équivalence et l’adaptation
Traduisent la force d’une image :
Wissen ma ad ak-nemlil sya d asawen ? (Avons-nous un délai/reste-t-il encore une échéance ?)
Taṛbut yesdukulen (nous rassembler dans la maison),
Cfant i tamẓa (nous ont raconté des histoires),
Deg yexxamen-nni, d iseɣ i imeslen (les demeures étaient vouées à la gloire),
Amek, mi nnejlan, ulawen ur xezzqen ? (Comment le cœur n’a-t-il pas éclaté… ?)

Cette expérience de traduction constitue un pont de découvertes et de surprises linguistiques, qui rappelle à l’intellect les subtilités de la compréhension d’un texte écrit et les limites de rendre ce dernier dans une autre langue. Le but est de prendre conscience des différents tamis filtrant les concepts de la langue dans son environnement social, et de connaître les outils adéquats à la production d’un texte et au partage des connaissances socioculturelles. La polysémie, autant que la métonymie et l’homonymie, exige des traducteurs une maîtrise minimale. Dans ce contexte, je suis porté à croire que toutes les langues disposent de moyens de contourner les calques et les traductions littérales, afin d’offrir une originalité au texte en langue cible.

Nnaṣeṛ Uqemmum

Texte orignal et sa traduction en kabyle :

كيفَ‭ ‬اللقاءُ‭ ‬وقد‭ ‬شطّتْ‭ ‬بنا‭ ‬السُّبُلُ
وذَرّفَتْ‭ ‬من‭ ‬دمٍ‭ ‬في‭ ‬ليلِها‭ ‬المُقَلُ
وكيفَ‭ ‬ننسى‭ ‬بتلكَ‭ ‬الدّارِ‭ ‬لَمَّتَنا
وهل‭ ‬بمأساتِنا‭ ‬يحيا‭ ‬بنا‭ ‬أملُ؟

مرابعُ‭ ‬الرّوحِ‭ ‬ما‭ ‬جفّتْ‭ ‬شواطِئُها
وذِكرياتٌ‭ ‬لنا‭ ‬في‭ ‬الصّدرِ‭ ‬تشتعلُ
يا‭ ‬دارُ‭ ‬فيكِ‭ ‬تركنا‭ ‬بَعضَ‭ ‬مهجتِنا
فهل‭ ‬للقياكِ‭ ‬يبقى‭ ‬عندَنا‭ ‬أجَلُ؟

تبكي‭ ‬الزّوايا‭ ‬فكم‭ ‬ضمّتْ‭ ‬لنا‭ ‬قصصاً
وفي‭ ‬الفِناءِ‭ ‬خُطىً‭ ‬لم‭ ‬يمحُها‭ ‬هَطِلُ
وفي‭ ‬الشبابيكِ‭ ‬آهاتٌ‭ ‬مُخبّأةٌ
الليلُ‭ ‬يعرفُها‭ ‬والشّمسُ‭ ‬والظُلَلُ

غصنٌ‭ ‬يمدُّ‭ ‬على‭ ‬الجدرانِ‭ ‬أذرُعَهُ
مُرَحّباً‭ ‬بضيوفِ‭ ‬الدّارِ‭ ‬إذْ‭ ‬وصلوا
للعزِّ‭ ‬قد‭ ‬نُذِرَتْ‭ ‬تلكَ‭ ‬الدّيارُ‭ ‬فكم
في‭ ‬حضنِها‭ ‬شبّتِ‭ ‬الأخلاقُ‭ ‬والمُثُلُ

عند‭ ‬الوداعِ‭ ‬انثنتْ‭ ‬جدرانُها‭ ‬ألماً
وَدّتْ‭ ‬لوِ‭ ‬احتُمِلَتْ‭ ‬في‭ ‬رَحْلِ‭ ‬مَن‭ ‬حَملوا
فكيفَ‭ ‬لم‭ ‬تزهقِ‭ ‬الأرواحُ‭ ‬حينَ‭ ‬نَأتْ
وكيفَ‭ ‬لم‭ ‬ينفطرْ‭ ‬قلبٌ‭ ‬إذِ‭ ‬ارتحلوا؟

حتّى‭ ‬الحجارةُ‭ ‬قد‭ ‬حَنّتْ‭ ‬لساكنِها
فكيفَ‭ ‬بالقلبِ‭ ‬إذْ‭ ‬ضاقتْ‭ ‬بهِ‭ ‬الحِيَلُ؟
يا‭ ‬صاحِ‭ ‬لا‭ ‬تَحْسَبِ‭ ‬الجدرانَ‭ ‬من‭ ‬حَجَرٍ
بل‭ ‬أنفسٌ‭ ‬في‭ ‬سكونِ‭ ‬الليلِ‭ ‬تبتهلُ

بين‭ ‬الشّقوقِ‭ ‬على‭ ‬الحيطانِ‭ ‬آهتُنا
و‭ ‬تُغْرِقُ‭ ‬البابَ‭ ‬في‭ ‬صَمتٍ‭ ‬لنا‭ ‬قُبَلُ
فهل‭ ‬يعودُ‭ ‬زمانٌ‭ ‬في‭ ‬مرابِعِها
والشّملُ‭ ‬يجمعُ‭ ‬والأفراحُ‭ ‬تكتملُ؟

تلكَ‭ ‬الدّيارُ‭ ‬قلوبٌ‭ ‬في‭ ‬المدى‭ ‬هُجرتْ
فالجرحُ‭ ‬منفتحٌ‭ ‬والنّزفُ‭ ‬متّصلُ
للِه‭ ‬نشكو‭ ‬إذا‭ ‬ما‭ ‬الشّوقُ‭ ‬أوجعَنا
أرواحُنا‭ ‬رحلتْ‭ ‬في‭ ‬إثرِ‭ ‬مَن‭ ‬رحلوا

 

Amek ara nemlil, d iberdan ferqen…

Amek ara nemlil, — d iberdan ferqen…
I yiḍ, ay tru — tiṭ-nneɣ d idammen.
Amek ara nettu — taṛbut yesdukulen?
Wissen tawaɣit ma tessegri isirmen?

Almaten n wul — werǧin kkawen,
Rnu deg wallaɣ-nneɣ, — uɣen waktayen.
Ay axxam, deg-k, — neǧǧa-n afrayen,
Wissen ma ad ak-nemlil sya d asawen?

Ttrunt tɣemmar, — cfant i tamẓa.
Tirkeḍt n wefrag — ur tesfiḍ ara.
Ṭṭwiqan slan — i yal d nnehta,
Ssnen-tent wuḍan, iṭij rnu-as tili.

Afurk ɣef leḥyuḍ — yeẓẓel iɣallen,
Yettmagar inebgi — d wid yettasen.
Deg yexxamen-nni, — d iseɣ i imeslen,
Tezdeɣ tirrugza, — yezdeɣ umedya.

Yal tawaffɣa, d lǧerḥ — leḥyud htutan,
Limmer ufin, nitni, — win yeffɣen ddan.
Amek ur yufig ṛṛuḥ, — widen mi nnejlan?
Amek, mi nnejlan, — ulawen ur xezzqen?

Ula d aẓru iṛebba — tasa ɣef wid izedɣen,
Amek amdan ihi — ma ifukk i yessen ?
Aki, ur ttɣilli — leḥyud ur ddren,
Di tsusmi n tillas — i d-sbecbucen.

Ɣer Ṛebbi nɛenna, — mi ɣ-ṭṭfen yineẓman
Tiwkilin-nneɣ — ḍefrent wi yennejlan.